Chapitre 62 Le plus efficace des moyens pour assurer la guérison du hoquet
Lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’engagea d’un pas ferme sur le trottoir, entre la beurrerie et la croix des chemins, qui aurait pu imaginer qu’une secousse eût contrarié, brusquement, sa belle désinvolture de promeneur en manches de chemise jusqu’à rejeter, hors son gilet, crayon et stylo, peigne d’urgence, et montre, par chance, maintenue à bout de chaîne ?
De l’avis de plusieurs témoins qui assistèrent aux premiers symptômes de cette calamité, Joë Folcu venait à peine de mettre ordre à son gilet, et de rentrer sa montre, que son abdomen et son thorax subissaient une autre contraction. Cette fois, il eût bien poussé un juron, mais un bruit rauque, venu d’une vibration de ses cordes vocales, l’en avait empêché. Et le malheureux dut encore ramasser crayons et stylo ; remettre en place montre d’or et le peigne dans son étui.
Le marchand de tabac en feuilles avait-il éternué ? On sait que personne n’est à l’abri d’un éternuement au-dessus d’un bol à soupe, même si le chatouillement se produit à la table d’honneur d’un banquet paroissial. Pourtant, Joë Folcu n’avait pas eu recours à un mouchoir, et son nez était propre.
Or, comme il atteignait enfin sa boutique, sa « veste » portait des traces de cendre. D’autres contractions spasmodiques, en route, avaient secoué sa pipe, et, chaque fois, avant qu’il eût desserré les dents et empoigné son brûlot en écume de mer.
Joë Folcu venait d’attraper le hoquet du fumeur.
Le hoquet du fumeur… Voilà qui est assez compromettant pour un marchand de tabac en feuilles. Et puisque tous les « hommes faits » de Saint-Ours prenaient leur provision de tabac chez Joë Folcu, le mal allait-il devenir épidémique ?
Drôle de coïncidence, à peine le malade venait-il d’entrer chez lui que son chien, gueule ouverte et la queue entre les jambes, se projetait de la porte d’avant sur le trottoir.
Mais non ! Ce n’était pas le hoquet ! Il avait avalé de travers un os de poulet !
Il reste que Joë Folcu devait hâter sa propre guérison. L’an dernier, la deuxième estimation de la récolte commerciale du tabac au Canada était placée à 60 296 100 livres sur 67 930 acres, comparativement à 107 703 400 livres sur 92 300 acres l’année précédente. Cela ne représentait-il pas une diminution de 44 pour cent pour la production et de 26.4 pour la plantation ? Si le hoquet du fumeur était propagé par les marchands du détail, Joë Folcu n’allait-il pas assumer des responsabilités quant à une autre décroissance, dès cette année, dans l’industrie du tabac ?
Les amis de Joë Folcu, de peur d’être atteints à leur tour d’un commencement d’intoxication par le tabac, n’ignoraient pas que le hoquet se guérit par un brusque changement du rythme de la respiration. En d’autres termes, il fallait que le marchand éprouvât une surprise, si l’on voulait que cessât le hoquet chez lui et la menace du hoquet chez les autres fumeurs de la paroisse.
Mais comment prendre Joë Folcu en défaut d’attention, lui, l’homme sans distraction, l’homme qui prévoit tout et qui devine les intentions les plus secrètes, même celles des animaux ?
Un jour qu’il hoquetait à fendre son comptoir, et que le serin, dans sa cage, bégayait ses modulations avec ironie, un voisin s’était approché avec une nouvelle méthode pour guérir le marchand.
— Place tes mains ensemble, avait-il proposé ; joins-les, sans te mettre en prières, et que ton petit doigt touche bien ton pouce. Alors, arrête d’un coup sec ta respiration et regarde le plafond.
Joë Folcu venait à peine de se conformer à la suggestion qu’il reçut une bonne gifle au visage. Mais au même instant, le pauvre voisin y était allé de ses deux dents artificielles d’avant.
La surprise à changer le rythme respiratoire, c’est le guérisseur qui l’avait éprouvée.
En homme avisé, Joë Folcu est homme à s’attendre à toutes les éventualités puis à y répondre, même du poing.
Au bout d’une semaine, comme les recettes baissaient chez le malade, et que les plus grands fumeurs surveillaient leur prononciation, vu la crainte qu’ils avaient de bégayer, Joë Folcu, dans un essai de guérison, et afin aussi d’inoculer ses meilleurs clients, avait imaginé de tremper quelques-unes de ses tablettes de chique dans un bocal de chloroforme.
Le sirop contre le rhume, s’était-il dit, n’est-il pas à base de chloroforme pour engourdir les cordes vocales ?
Après quatre jours d’un tel traitement, il appert que plusieurs clients étaient trouvés endormis dans les granges et les appentis, la mâchoire pendante, trop abrutis pour mastiquer. On sait, n’est-ce pas, qu’un chiqueur s’habitue à chiquer pendant le sommeil. Pour l’instant, Joë Folcu, au dixième jour de sa maladie, hoquetait en dormant. Et ses nuits étaient sans rêve.
Toutes les tentatives de surprise furent en somme essayées.
— Ton chien vient de mourir, annonçait l’un.
— C’est toi qui l’as tué, répondait-il, incontinent, et tu as bien fait, car mon chien souffrait du goitre. Tu lui as rendu un service, et à moi de même.
— Le prix du tabac a baissé.
— T’en fais pas, puisque tu paieras le même prix au détail.
— Les journaux disent qu’après douze jours de hoquet, c’est la mort.
— C’est moi qui ai écrit cet article dans le paroissien du village.
Et c’est après cette succession de faillites que Joë Folcu en avait appelé, par le courrier, à des remèdes « patentés » d’un pays étranger, et à leurs régimes « avec recours ». Avant qu’il eût garni ses tablettes de fioles, le marchand, qui n’ignorait rien du négoce, avait lu dans le formulaire : « L’argent sera remis à ceux qui n’obtiendront pas de résultats satisfaisants. »
Joë Folcu s’était donc guéri par une méthode « négative » et dont voici la formule.
Confiant qu’il était dans le procédé des médicaments et d’une guérison assurée en trois jours, le lendemain du quatrième jour, constatant qu’il hoquetait encore de plus belle, et que ses crayons ne tenaient toujours pas en place, dans les poches de son gilet, Joë Folcu, mis en colère qu’il se fût abusé, en somme, sur sa propre crédulité, lui, le plus averti des hommes, n’avait-il pas éprouvé la surprise de sa vie, et de quoi modifier le rythme de sa respiration.
Et c’est au moment même où il signait sa lettre de recouvrement de fonds que cessèrent pour toujours la « constriction de sa glotte et la vibration par trop évidente de ses cordes vocales sous l’influence du passage de l’air ».
q