Chapitre 63 Il l’avait dans la peau, car elle était indélébile
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne manquait pas, chaque fois qu’il rencontrait Edmond Larivière, d’entrouvrir sa chemise et de bomber le torse. Même l’hiver ne l’empêchait pas de « s’effaler », tant il était heureux de rappeler à son rival qu’il portait, en tatouage sur sa poitrine, un portrait bien « ressemblant » de madame Larivière, son épouse.
Joë Folcu avait courtisé la petite Aline, aujourd’hui madame Larivière, bien avant que Larivière eût songé à demander sa main. Le tatouage faisait chez lui foi d’un sentiment rétroactif dont il se prévalait, en éconduit, à cette époque.
Habituellement, une jeune fille « en rupture », comme disait Joë Folcu, exige de son galant, aussi « en rupture », un échange des cadeaux offerts mutuellement au cours des fréquentations. Tous les tricots, préparés avec amour, et dextérité, Joë Folcu les avait retournés, quelque peu défraîchis, mais se tenant encore. Le bracelet-montre et les nécessaires de toilette, Aline de même les avait remis, quelque peu usagés, à son promis.
Mais comment voulez-vous que Joë Folcu pût se départir du « portrait » de sa « blonde » imprimé dans sa chair à l’encre indélébile et à coups d’aiguilles ? N’était-ce pas avec le consentement d’Aline que Joë avait gravé cette figure sur son cœur ?
— Si t’es pas contente, viens me le voler, avait-il en dernier ressort suggéré.
De son côté, la petite Aline avait préféré le lui laisser comme un talisman. N’est-il pas vrai que les esclaves, autrefois, portaient sur leur corps le nom de leur maître ?
Mais il était advenu que ce tatouage, Joë Folcu le portait à la grande honte aujourd’hui de son rival.
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Dans la taverne, par exemple, dès que Larivière se trouvait bien en vue, Joë ne soulevait jamais son verre sans ouvrir sa chemise.
— Veux-tu une gorgée, ma petite Aline de mon cœur ? disait-il.
Et chaque fois le verre s’arrêtait pour un instant aux lèvres du tatouage.
Sur le trottoir, en présence de l’autre, l’amoureux éconduit répétait toujours la formule :
— Salue donc, vieux coq… Tu n’vois donc pas que ton épouse m’accompagne ?
Et l’autre ne savait que passer sans mot dire, car les muscles du marchand de tabac en feuilles l’impressionnaient.
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On se rappelle d’un Joë Folcu offrant même au portrait de sa blonde une « mâchée » de sa chique. C’est pourquoi sa poitrine porte encore de nos jours une tache de tabac à la hauteur des pectoraux.
D’autres fois, le tatoué s’émouvait. De même que chez les Thraces, ce dessin constituait une distinction honorifique destinée à marquer un rang de vieille noblesse, ce symbole ne rappelait-il pas une époque où il avait aimé ?
Les marins au repos ne portent-ils pas une ancre tatouée sur l’avant-bras ; les militaires, deux carabines en croix ; certains vieillards, l’année de leur naissance ? Pour un Joë Folcu enclin à la sentimentalité, pourquoi cette encre indélébile n’aurait-elle pas été le symbole d’une époque de bonheur ?
Quelquefois ce tatouage donnait à son cœur de singulières pulsations. On eût dit des incisions dont la cicatrice formait saillie.
Mais, le plus souvent, cette figure de jeune fille lui suggérait des propos malicieux à l’égard de celle dont il était fier. Que de bons mots, en société, cachent une douleur indélébile !
Le mariage d’Aline et d’Edmond Larivière n’avait sûrement pas rajeuni l’épouse. Et Joë Folcu s’en réjouissait.
— Regardez-moi ça, comme elle a vieilli, la petite Aline, s’était-il un jour écrié, comme madame Larivière passait devant son échoppe de marchand de tabac en feuilles. Si vous désirez voir ce qu’en a fait Larivière, vous n’avez qu’à regarder ma poitrine.
Et, cette fois encore, les boutons de sa chemise avaient sauté.
— Ici, ses joues sont peut-être crasseuses, mais chez elle jamais un coup de serviette n’abolira le temps. Sous ma chemise, les femmes n’ont pas besoin de fard. Mais je peux les faire rougir de bonheur et leurs joues se rajeunir chaque fois que le sang afflue lorsque je bombe ma poitrine.
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Mais Edmond Larivière n’avait pas encore dit son dernier mot.
Un soir que Joë Folcu avait ingurgité plus de bière, à la taverne, qu’il n’avait chiqué de son meilleur tabac, Edmond Larivière, à la surprise générale, s’en était approché.
— Mon vieux Joë, lui avait-il soufflé à l’oreille, tu n’sais pas comme j’aimerais à revoir Aline au moment où elle était jeune. Jamais elle n’a été photographiée. Si tu veux me la laisser voir, j’te paye la « traite » toute la nuit…
En d’autres circonstances, Joë Folcu n’aurait pas été dupe. Mais il avait eu soif et la taverne ne fermait-elle pas à minuit ? Comme la « traite », en somme, devait être offerte chez Edmond Larivière, l’occasion était excellente pour Joë Folcu de se trouver dans le voisinage de la petite Aline.
Ce soir-là, le marchand de tabac était porté à la sentimentalité.
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Joë Folcu ne s’est pas souvenu du détail de cette beuverie. Il avait sûrement dormi chez Larivière puisqu’il s’était éveillé sur une chaise de sa galerie.
Sa poitrine était bien quelque peu douloureuse, mais pas autant que son cuir chevelu. Rien d’étonnant pour un homme qui a beaucoup bu, et dont la poitrine avait été sûrement le point de mire chez un hôte risible. Ce qu’il avait dû en faire des mots d’esprit en présence de madame Edmond Larivière.
Joë Folcu avait la bouche épaisse, comme il était revenu chez lui.
— C’est encore pour toi, ma petite Aline, eût-il le courage de se dire, que je me suis saoulé. Vas-tu m’en faire des reproches ?
Et c’est alors qu’il avait entrouvert de nouveau sa chemise. Du coup, le marchand de tabac en feuilles s’était dessaoulé. Son propre « portrait » avait été substitué à celui de la jeune fille, et c’est en présence d’un Joë Folcu, les yeux clos, et reposant entre deux cierges mortuaires, qu’il s’était trouvé.
Armé d’une seringue et d’une encre indélébile, Edmond Larivière, ou peut-être bien madame Edmond Larivière, elle-même, avait complété son tatouage. Les beaux yeux d’Aline, une lourde paupière, en tout semblable à celles de Joë Folcu, les recouvrait ; le nez épaté de la jeune fille n’était plus qu’un nez allongé ; le menton recouvert d’une barbe rousse où le jus de chique ne laisse pas de trace.
Devant son miroir de chambre et à l’aide d’un miroir de poche, afin de reconstituer les lettres renversées par le premier mirage, Joë Folcu avait pu lire enfin l’inscription suivante :
« Sache que tu es mort à son souvenir. »
(Cela se passait à l’époque où les tatouages étaient ineffaçables.)
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