Chapitre 64 Une messe votive parmi les arbres
Sur la place d’Armes, rond-point d’activité bruyante, où le bavardage des affaires l’emporte sur la manœuvre plutôt rare des troupes, Notre-Dame de Montréal nous offre par contraste un silence qui appartient à la piété et aux sous-bois des forêts archaïques de Ville-Marie.
Enfermée dans la pierre, la nef du temple historique est entièrement de bois. Les colonnes, la voûte, les transepts, les cartouches et les solives symbolisent le culte des arbres. Ici, l’on prie Dieu dans une forêt transplantée, dans la durée du bois sec, et que la prospérité d’une métropole vénère encore du même amour qu’elle porte au règne végétal des arbres centenaires du mont Royal.
Montréal aime encore ses arbres qui se « déversent » de la montagne par toutes ses rues. Entre les toits de gravier, le feuillage automnal est étale et des érables qui poussent encore dans les trottoirs de certaines rues, luttent contre le temps et rappellent l’opiniâtreté des colons.
Sur la place d’Armes, le bruit des pas sur la pierre ne trouble point le silence pieux des arbres dans le vaisseau de Notre-Dame. Ils rappellent une époque où leur empire dominait, et le sous-bois de Notre-Dame ne garde pas aujourd’hui l’écho des sirènes maritimes, des sonneries commerciales dans la brume et le vrombissement des aéroports.
Ici, à l’orée de la place d’Armes, les bois auparavant durcis par des séjours dans l’eau des lacs, et plus tard dorés par la piété qu’ils symbolisent, ne sauraient céder à l’histoire. La sève des musées les avive mieux que les veines de la montagne et le sol entassé entre des pierres aussi vieilles que le monde.
Un jour de pluie, la procure des Messieurs de Saint-Sulpice dut écouter la longue histoire d’un ancien garde forestier. À ses pommettes saillantes, au teint de sa peau, et à ses yeux de Mongol, le vieillard devait être métis.
Depuis que le garde forestier avait subi le sort du déboisement infligé par les compagnies de pulpe sur la Côte Nord, l’homme des bois n’habitait plus sa tour de garde-feu dominant les forêts. Et il s’ennuyait des bois, comme un pêcheur, à la retraite, des abords de la mer.
Par désœuvrement, le garde forestier s’était déjà retiré pour une demi-heure dans la nef de Notre-Dame.
Le procureur de Saint-Sulpice n’avait pu se désintéresser des impressions du vieillard.
Pour l’homme des villes, le silence de Notre-Dame est constitué par l’absence de tout bruit. Pour l’oreille d’un homme des forêts, et surtout un métis de la Côte Nord, ce silence met en relief tous les craquements du bois sec des forêts automnales.
Pour l’homme des bois en prière devant ses souvenirs, la nef de cette église porte la rumeur des pétillements d’une forêt. Comme les vieux meubles qui grincent aux heures de changements de température, aux deux crépuscules de chaque journée, et à l’approche de chacune des saisons, les transepts, les poutres et les colonnes de bois dans ce temple étaient soumis à la destinée du bois sec.
Habitué à vivre seul, dans une tour de garde-feu, au-dessus des domaines forestiers, le vieillard en chômage avait retrouvé avec émotion toutes les sonorités des poutres de bois jouant dans leurs emboîtements. Les pétillements d’innombrables lampions ne pouvaient se comparer aux craquements vitaux de cette vieille structure sous ses ors et ses vernis.
Jamais, expliqua le garde forestier, un Indien de pure race ne saurait à mon insu marcher en forêt sur le bois mort.
Le visiteur de la procure, qui demandait à ces Messieurs de Saint-Sulpice qu’on l’admît comme gardien de nuit dans le temple de Notre-Dame, a même soutenu qu’il pouvait identifier la qualité et l’âge des pièces de bois à leurs seuls craquements. Maintenant qu’il avait assisté à la symphonie des bruits dans l’église, comment, expliqua-t-il, pouvait-on le renvoyer sans se rendre à son désir ?
Et la procure de Saint-Sulpice n’avait pu refuser.
Puis la guerre était venue.
Des centaines de troupes avaient marqué le pas sur la place d’Armes sans jamais troubler les silences de Notre-Dame de Montréal. La nef de bois ne vibra nullement sous le hurlement des vaisseaux portant des armes et des céréales à l’Empire. Dans le ciel, des essaims d’avions n’eurent pas d’écho dans les transepts de l’église.
Mais le jour devait venir où la foi d’un peuple dut s’en rapporter à la prière collective. Et c’est ainsi que Notre-Dame avait été choisie pour une messe votive aux intentions de la Gloire et de la Paix.
Ce jour fut grandiose pour Notre-Dame de Montréal. Toutes les paroisses du pays s’étaient réunies dans une même prière, avec les mêmes intentions.
Les forces spirituelles, en vue des ressources matérielles, on les avait invoquées parmi les arbres symboliques de la forêt pieuse. Pour mériter cette Paix, ne fallait-il pas mettre en œuvre jusqu’aux grandes forêts synthétisées de la nature ? Dans ces forêts du Canada, sanctifiées par nos martyrs, il était convenable qu’on les choisît pour l’offrande à Dieu de notre amour collectif.
Pendant la cérémonie, dans un coin du jubé, le garde forestier était fier que sa forêt de symboles s’associât à la prière unanime d’une époque. Toujours homme des bois, le métis, comme un sauvage, s’intéressait davantage aux manifestations de la température sur les bois secs de son domaine.
Des milliers de cierges avaient apporté dans le sous-bois les éclats d’un crépuscule. Un soleil à ras du sol entrait par le chœur de l’église et tous ses bois dorés en étaient inondés. Sous la chaleur du troupeau humain, entre les éclats musicaux de l’orgue et les silences entre les prières votives, le garde forestier avait aimé percevoir une autre symphonie, celle des bois qu’un changement de température avait dilatés. Par la rosace du temple, à l’opposé du chœur, des poussières lumineuses dansaient, immatérielles, dans le soleil d’un grand jour.
Et c’est alors que des craquements étrangers à ceux du bois sec avaient mis l’homme des bois en panique. Propulsés par les quelques silences de la cérémonie, le garde forestier avait entendu, venant de la voûte, toute une série de pétillements à lui seul perceptibles.
Le métis, garde-feu des forêts, n’avait pu se méprendre sur la signification de ces nouveaux bruits. Et sans donner l’alerte, il s’était glissé, sur du bois mort, et sans bruit, comme un Indien, (sans bruit pour l’homme des villes) vers un foyer tout récent d’incendie, sous les combles, entre la voûte et le toit du temple.
Sans aération, un commencement d’incendie avait couvé sur une poutre craquelée de vieillesse.
À ce moment du récit, j’entends encore Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, m’interrompant, comme il en a la grossière habitude.
— Il faudra toujours un homme des bois pour sauver la civilisation.
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