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Chapitre 65 Quelques élections volées honnêtement

Mon Dieu qu’il faisait chaud, qu’il faisait chaud… Le soir était à l’orage. Dans les parterres, la « boucane des maringouins » se tenait debout. Le ciel bas, on l’eût comparé à une couverture de laine sur un matelas de malade bien bordé. Les peaux étaient moites. Accablé, il fallait marcher le dos voûté comme sous les combles.

Mon Dieu qu’il faisait chaud, qu’il faisait donc chaud… Sur la galerie du marchand de tabac en feuilles, où Joë Folcu discourait d’élections et des rôles qu’il y avait joués, on ne fumait que pour chasser les moustiques. En fait, on ne fumait que sur commande.

Et Joë Folcu évoquait des souvenirs comme s’il eût désiré faire du vent ou s’éventer. La brise ne se levait tout de même pas, ni l’orage n’éclatait.

« Nous étions, mes amis, de poursuivre Joë Folcu, à l’époque où les élections se « volaient honnêtement ».

« Si je dis « voler honnêtement », vous n’avez pas besoin de cracher de côté, ni de vous chausser, tous les matins, du pied gauche le premier, afin d’éviter, pour la vie, le mal aux dents.

« Lorsque M. le curé Loranger, de la paroisse de Lanoraie, en face de Sorel, faisait remarquer un jour à ses paroissiens que le ciel était bleu et l’enfer rouge, croirez-vous qu’il fût seul à faire battre les rouges de son comté ?

« Non, messieurs, on peut croire aux rouges et à l’enfer itou. L’opinion publique, c’est avec du whisky blanc qu’on la traite, et non avec des paroles d’évangile. Et lorsque l’élection des bleus a été contestée, dans Lanoraie, le ciel est demeuré d’un beau bleu, et les rouges quand même ont retrouvé le pouvoir. »

Mon Dieu qu’il faisait chaud, qu’il faisait chaud… La cigale allait-elle, dans Saint-Ours, chanter en pleine nuit ? En tout cas, malgré la « boucane » des feux à l’étouffée, les maringouins, silencieusement, se posaient sur nombre de pieds nus. Sur la galerie du marchand de tabac en feuilles, Joë Folcu n’était sûrement pas applaudi, mais on se giflait soi-même bruyamment, et c’était tout comme…

Mon Dieu qu’il faisait chaud, qu’il faisait donc chaud…

« En voulez-vous encore des exemples d’élections « volées honnêtement » ? Je ne remonte pas à l’époque où le Richelieu, comme on dit, coulait en remontant, mais, cette fois-ci, la lutte était chaude à Saint-Ours.

« Dans le deuxième rang, derrière les concessions, j’étais sous-officier-rapporteur d’un bureau de scrutin qui ne comptait que vingt-cinq électeurs bien honnêtes et pas « achetables ».

« Le « poll » ne devait fermer qu’à six heures et dix votes, seulement, se trouvaient enregistrés sur ma liste, vers cinq heures. Les quinze autres attendaient que leurs travaux des champs fussent achevés pour se diriger vers le « poll » et accomplir leur devoir de bons citoyens. Vous voyez qu’on n’était pas pressé ni payé pour donner son vote.

« C’est donc vers les cinq heures que le groupe s’amena. Ils s’étaient attendus les uns les autres afin d’entrer tous ensemble. Que six heures sonnât, pourvu qu’ils fussent arrivés, et que la porte se fermât derrière eux, ils pouvaient donc voter sans s’inquiéter des lois de l’heure. Je dois dire aussi que les quinze étaient tous des « rouges » et qu’ils aimaient à voter en groupe, l’un après l’autre, naturellement. C’était leur façon d’emporter le morceau, pour le cas où la lutte eût été chaude. Dans le deuxième rang, derrière les concessions, on les surnommait les quinze « rouges ».

« Pendant que chacun inscrivait son vote derrière l’écran, j’avais bien entendu certains « voteurs » s’écrier, comme ils mettaient le pied sur le seuil du bureau : « J’cré ben qu’on vote rouge, c’t’année ? »

« Comment voulez-vous que cette exclamation pût me distraire de mon travail ? Ne savais-je pas que le groupe était du plus beau « rouge » ? Ils avaient voté « rouge », et c’est tout.

« Mais si j’avais entendu la remarque suivante : « On vote avec un crayon rouge, c’t’année », voilà bien qui eût changé mon attitude de sous-officier-rapporteur.

« Mais oui, mes amis, les bougres, ils avaient bel et bien voté à l’aide d’un crayon rouge. Et c’est ainsi que j’ai dû appliquer la loi électorale en annulant leurs quinze beaux votes portant tous une croix rouge sur le bulletin de vote.

« Le crayon du vote, derrière l’écran, est toujours la propriété du gouvernement. Afin que le vote fût inscrit par ce crayon officiel, vous savez que la loi exige qu’on l’attache à une ficelle également officielle.

« C’est pas moué, Joë Folcu, officier-rapporteur, qui volait, cette fois-là, cette élection, en annulant les quinze votes des « rouges », mais bien le damné « bleu » du premier groupe des dix, qui venait de changer, derrière l’écran le crayon officiel par un crayon à mine rouge.

« Vous pensez bien, mes amis, que le crayon rouge venait du dernier « voteur » du premier groupe des dix « bleus ». Le crayon à mine rouge n’avait été utilisé que par les quinze « rouges » suivants.

« Sur la liste des « voteurs » inscrits par ordre, j’aurais bien pu identifier le nom du damné « bleu », le dixième, qui avait changé le crayon du vote, et sauver ainsi ma réputation. Mais la loi me montrait du doigt, dans cette affaire scandaleuse. C’est à moi que revenait le blâme de n’avoir pas surveillé le bon ordre dans le « poll ». Voulait-on que je surveillasse, entre chaque vote donné, la qualité et l’identité du crayon officiel ?

« De plus, comment voulez-vous que je me défendisse puisque j’avais, à ce moment, la réputation d’être un « bleu » dans la paroisse ? »

Mon Dieu qu’il faisait chaud, qu’il faisait chaud…

C’est à ce moment du récit que le ciel se déchira sur Saint-Ours. Il était temps. Les feux de boucane se mouraient dans tous les parterres. On était trop accablé, sur les galeries, et sur le seuil des maisons, pour les entretenir. Chacun avait préféré le régime des gifles contre les moustiques. Et lorsque les premières gouttes de pluie tombèrent sur les feuilles et sur les toits de tôle, on ne pouvait distinguer, dans l’ombre de certaines galeries, le claquement des gifles de celui de la première ondée.

Il ne faut pas dire que Joë Folcu confondit cette rumeur avec celle d’un applaudissement. Peut-être eût-il cru à une ovation, si le premier éclair de l’orage ne lui avait pas démontré qu’il était tout simplement seul sur la galerie !…

Tout son auditoire, subrepticement, un à un, s’était éclipsé avant que l’orage éclatât. C’est d’ailleurs l’explication que le marchand de tabac en feuilles s’était donnée. Pauvre Joë Folcu !… Dans la chaleur de son récit, et désireux qu’il était de se disculper, ignorait-il que les dix « voteurs bleus » de son récit se trouvaient précisément les mêmes qui constituaient, sur sa galerie, l’auditoire de cette soirée où le temps était à l’orage ?

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