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Chapitre 50 Le nez long, un indice de bonté

Dans l’album familial de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, je constate que la coiffe d’une garde-malade retient souvent l’attention parmi des groupes champêtres. Qu’il s’agisse de photographies prises en chaloupe, sur une galerie ou dans un salon, l’infirmière y est toujours en uniforme.

— À cette époque, dis-je, quelqu’un de votre famille retenait-il en permanence les services d’une infirmière ?

Sur ces photos d’amateur, chacun semblait pourtant en excellente santé. Une grand-tante aurait-elle gardé le lit pendant des années ? Cet album s’étend bien sur un demi-siècle et la garde-malade y apparaît à différents âges.

— Chez nous, de répliquer Joë Folcu, on ne se couche que pour mourir !

Et c’est alors que je dus convenir à quel point j’avais tort d’évoquer la maladie chaque fois que je me trouvais en présence d’une infirmière. Mademoiselle ou madame Angèle, infirmière de profession, portait l’uniforme, qu’elle fût en repos ou en piquenique. Dans la famille de Joë Folcu, on s’était habitué à la bavette et au tablier d’Angèle, et sans prendre un air souffreteux d’hôpital, tout comme certaines familles vivront dans la société d’un vétéran galonné, sans que l’on se crût en guerre.

Angèle devait vivre en état de grâce professionnelle. Qu’elle eût ou non des bassines à transporter, l’uniforme convenait à son visage au grand nez. Non pas que le dévouement d’une personne se mesure à la dimension de son nez, mais il faut admettre que la bonté se retrouve généralement sur les figures garnies d’un nez plutôt tombant.

Comme physionomiste, je ne m’étais pas trompé. En plus de tenir à sa profession, Angèle se faisait remarquer par ses excès de bonté. Un tel nez était tout désigné à se compléter d’une coiffe. Et d’ailleurs, le nom d’Angèle n’était-il pas prédestiné ?

Tout le monde, m’explique Joë Folcu, était heureux dans son voisinage. On se sentait en sécurité avec la médecine et son dévouement, dès que l’infirmière se montrait le bout du nez. Dans une veillée, elle symbolisait non pas une menace de maladie, mais la gaieté d’un état normal ou celui de la convalescence, tout au plus.

— Je n’ai jamais vu Angèle autrement qu’en uniforme, continuait Joë Folcu. Elle le portait même le jour de ses deux noces !

— Elle aurait donc convolé par deux fois, m’écriai-je.

— Oui, monsieur, et chaque fois par pure bonté !

Ce cas de bonté disciplinée, ne devais-je pas me le faire raconter dans tous ses détails ? Joë ne se fit pas prier.

Angèle s’était donc éprise, vers la trentaine, d’un vieux richard de la paroisse. Le bonhomme ne fut pas épousé pour son argent. Mais, à soixante-cinq ans, il avait l’air tellement enfant ! Angèle frottait ses rhumatismes, chaque fois qu’elle veillait dans sa famille, en face de chez elle. Le vieux s’était attendri. Un tel bâton de vieillesse, comment s’en serait-il passé ?

Avec tous les soins dévoués et scientifiques, le vieux Dubreuil avait mis vingt ans à mourir. Jamais il n’eut recours au médecin. Sa seule maladie avait été celle d’être tombé en enfance depuis l’âge de soixante-dix.

Pendant ces vingt années de dévouement et de désintéressement, le couple était donné en exemple dans tout le comté.

L’uniforme d’Angèle, toujours immaculé, présentait bien un étrange contraste, sur la galerie de la maison, avec la tenue négligée du bonhomme. On sait que l’uniforme national, dans nos villages, les jours de semaine, consiste en une paire de bretelles, bien en vue, sur une camisole de laine, et sur un tricot, l’hiver. Mais Angèle s’était familiarisée avec cette tenue.

Des étrangers, de passage à Saint-Ours, s’informaient quelquefois de l’emplacement de l’hôpital. Rien d’étonnant qu’ils aient cru à la présence d’un hôpital, dans le voisinage, puisque le couple Dubreuil en comportait bien au moins deux éléments : la garde-malade et le chauffeur des fournaises.

Que l’on ne se méprenne pas. Angèle n’était que bonne et nul désir de fonder une infirmerie n’avait troublé son bonheur. Saint-Ours n’eut pas d’hôpital, mais un couple parfaitement heureux et son exemple chassait au moins nombre de mésententes parmi les couples souffrant d’incompatibilité de caractère. Quel bon désinfectant contre le spleen !

Quand Dubreuil eut atteint quatre-vingt-cinq ans, Angèle assista en uniforme de garde-malade à ses funérailles et la blancheur de sa toilette apporta de l’émoi parmi le deuil en noir et en violet de la famille. Mais le contraste s’atténua quelque peu lorsqu’elle lui apprit que le blanc était aussi l’emblème du deuil.

L’infirmière de cinquante ans ne porta son deuil en blanc que six mois et se remaria, également en blanc, à un autre Saintoursois, celui-là âgé d’une trentaine d’années.

— Qu’est-ce à dire ? m’écriai-je. Votre histoire, mon cher Joë Folcu, ne correspond pas au dévouement habituel de votre héroïne. Était-elle fatiguée des rhumatismes de son vieux et des niaiseries propres à l’enfance ?

J’ai eu peur, pour un instant, d’apprendre que l’infirmière abandonnât son uniforme.

— Pas du tout, rétorqua Joë Folcu. Une garde-malade, tout en conservant sa coiffe, sa bavette et ses poignets, n’a-t-elle pas droit à une retraite, et sans que, pour cela, son dévouement et sa bonté en souffrît ?

Et c’est alors que je connus l’énigme. À cinquante ans, le bon nez d’Angèle n’était pas racorni. La bonté se lisait toujours sur ses traits. Toutefois, après le dévouement dont elle avait fait preuve auprès d’un premier époux en décadence, n’était-elle pas en droit de l’exiger, à son tour, d’un mari capable d’en prendre soin pour le cas où l’enfance du vieil âge se fût emparé d’elle ?

Joë Folcu ne demande ici à personne de confondre le bon destin avec la loi des compensations.

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