Chapitre 51 Ceci est une tout autre histoire…
Les absents ont toujours tort, dites-vous ?
Mais que fait-on de ceux qui s’abstiennent de s’absenter et de se prononcer tout à la fois ? Et de ceux qu’on n’arrive pas à comprendre ; ceux qui gesticulent, par exemple, devant une fenêtre ?
Ainsi pensait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, après que son église paroissiale fût incendiée.
Joë aurait pu dire des menteurs qu’ils ont tort autant que les absents. Mais ceci est une tout autre histoire.
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Il y avait à Saint-Ours un pauvre infirme-né que l’on surnommait, par dérision, le Fou. Le sobriquet lui était-il attribué parce qu’il mentait à tout bout de champ ? Ceci est une tout autre histoire.
Or, le Fou, dont l’infirmité et les allures effrayaient les femmes et les enfants, était habituellement mis au rancart par les hommes valides et les vieillards.
On ne portait pas attention à ses propos. Quant à ses allures, qui se résumaient à regarder par les fenêtres, chaque fois que les portes étaient closes, les hommes se contentaient de le signaler par un haussement d’épaules.
Avant que les lampes fussent allumées, il n’était quand même pas rassurant d’apercevoir, contre les carreaux d’une fenêtre, le front large de l’infirme, ses yeux vagues, tels ceux des aveugles, et son rictus dans la broussaille d’une barbe rousse.
Pour les enfants, quel que soit le moment de ses écornifleries, l’infirme symbolisait le bonhomme Sept-Heures. Et souvent, les petits, suggestionnés, « avaient du sable dans les yeux ».
Quand le Fou traversait la rue principale du village, certaines maisons ouvraient toute grande la porte pour éviter qu’il appuyât son front contre les vitres.
Des individus, m’assure Joë Folcu, ne haussaient les épaules que pour remonter leur pantalon à bout de bretelles. Mais ceci est une tout autre histoire.
Voilà bien un type de village qui n’avait pas besoin de s’absenter pour être toujours dans le tort. En fait, on n’arrivait pas à le comprendre.
Le Fou habitait, par charité, le couvent de la paroisse. Comme il préférait ses aises champêtres, il avait son coin dans une des dépendances.
Comme un dogue à bohémiens, qui aurait fui la roulotte de ses maîtres, l’infirme avait adopté le pays de Joë Folcu parce que celui-ci s’était trouvé sur sa route.
Il était survenu un matin, bâton de pionnier en main, et avec une besace vide, comme tous les mendiants de comté. Il arrivait de nulle part, et, selon la discrétion encore de son tempérament, il n’avait pas, semblait-il, déterminé la date de son départ.
Non plus qu’il n’était voleur, le Fou ne s’adonnait pas à la mendicité occasionnelle. Le couvent le nourrissait, de même qu’il lui donnait abri, et il avait renoncé à la variété des aumônes bénévoles.
Après cinq années de séjour, cet importé, dit le Fou, avait perdu la coutume bien sociale d’adresser la parole à ses semblables et de répondre à leurs propos. Était-il devenu muet ?
Voilà pour le moins un passant, ou un résident, qui aurait dû cesser d’avoir tort, comme le veut l’usage. Il était partout, mais pourquoi l’accusait-on de s’être trouvé partout où personne, de connu, ne pouvait être accusé ?
Si un enfant ou une jeune fille retardait à la brunante, et que les soupçons ne pouvaient être attribués aux loups, ou aux pièges à renard, le Fou encaissait, tout simplement.
Et comment pouvait-il s’expliquer, lui, le présumé privé de la parole ?
— Et pourquoi aurait-il parlé ? disait Joë Folcu, puisqu’il regardait toujours derrière une fenêtre fermée ?
Pour le Fou, chacun devait être sourd, derrière une fenêtre, mais ceci est une tout autre histoire.
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Mais la véritable histoire de Joë Folcu ne commence qu’ici, la nuit même où l’église paroissiale fut incendiée.
Le Fou devait porter la responsabilité du sinistre. Comme toujours, il n’était pas absent des lieux de l’incendie, et il emporta tous les torts.
L’infirme, nous l’avons déjà dit, couchait dans une dépendance du couvent, non loin de l’église. Après minuit, lorsque des flammes s’échappèrent du clocher, il en avait été le premier témoin et il s’était rendu au presbytère pour en aviser le curé. Le bedeau habitait trop loin, dans le village, et les religieuses lui avaient déjà interdit tout accès au couvent, en dehors des heures de repas.
Trop pressé pour réveiller la ménagère du presbytère, le Fou avait frappé à la fenêtre du curé. Le prélat, trop frileux pour ouvrir sa fenêtre en novembre, et ayant reconnu son étrange visiteur, ne lui avait prêté qu’une intention habituelle de maniaque.
Pour une fois, l’infirme ne s’était pas contenté d’appuyer son front contre la vitre. S’était-il essayé à donner l’alerte par des cris ? Le lendemain, le curé n’aurait pu le déterminer. Il avait eu, devant lui, à la hauteur de sa fenêtre, le spectacle d’un fou s’efforçant à de grands gestes de fou.
Trop habitué qu’il était aux incursions du bonhomme, dans les fenêtres de ses paroissiens, le curé s’était contenté de lui adresser un salut fort engageant de la tête avant de regagner son lit.
De son côté, le Fou s’était-il appuyé contre plusieurs autres fenêtres du village ?
Personne ne sut le dire et lui non plus puisqu’il avait décampé, la nuit même, de son village d’adoption.
Avait-on eu tort de lui prêter le tort d’un incendiaire ?
Ceci, répondra Joë Folcu, est une tout autre histoire…
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