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Chapitre 52 Pour savoir vendre, il faut acheter…

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et le meilleur vendeur du comté, pour ne pas dire le meilleur agent de relations extérieures, le meilleur voyageur de commerce, le meilleur démarcheur, le meilleur agent de liaison ou le meilleur chargé de missions en matière de négoce, venait d’offrir, bénévolement, et contractuellement, ses services à l’Emprunt de la Victoire pour la vente, par consentement de bonne grâce, des obligations d’État.

Or, nanti de tous ces titres gratuits, d’une serviette empruntée et de formules autorisées, il s’était mis en route, à minuit d’horloge, pour la ferme de Pit Vaudreuil, située comme on sait, dans Saint-Ours, au cinquième Rang de la troisième concession, à l’arrière.

Pit Vaudreuil, le plus fortuné du comté, ne valait-il pas que Joë Folcu se levât de nuit afin d’être le premier, dès l’aube, à le solliciter au saut du lit ?

Sur la route des rangs, les pieds dans les ornières et les mains aux poches, ainsi pensait, le 16 février, jour inaugural de la souscription, le meilleur marchand de tabac en feuilles et le meilleur par surcroît, occasionnellement d’obligations nationales.

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Mais le nouvel agent du ministère des Finances de guerre n’était pas le seul à s’attribuer toutes ces recommandations, voire même ces ambitions.

Deux routes conduisaient au cinquième Rang de la troisième concession, à l’arrière, et un autre Saintoursois occupait, également, à minuit, ce deuxième chemin.

Puisque les deux routes conduisaient au même endroit, chez Pit Vaudreuil, et qu’elles prenaient leur source aux deux extrémités du village, disons, pour être d’époque, et avec patriotisme, que les deux vendeurs improvisés d’obligations cheminaient sur le V symbolique de la Victoire.

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Le confrère ignoré de Joë Folcu, et qui luttait sur le même terrain, se prévalait de prétentions identiques à celles de son concurrent. Quelle que fût sa spécialité de vendeur (il était marchand d’instruments aratoires), il jouissait des mêmes relations extérieures puisque tous ses clients fumaient du tabac en feuilles, ou le chiquaient.

Or, comme l’agriculteur ne saurait se passer de charrue et de tabac, le marchand d’instruments aratoires, devenu patriotiquement vendeur d’obligations d’État, n’était-il pas le meilleur agent de relations extérieures, le meilleur voyageur de commerce, le meilleur démarcheur, de même que le meilleur chargé de missions en matière de négoce et, en somme, le meilleur vendeur du comté ?

Et c’est ainsi qu’en cette nuit d’hiver, le 16 février, aux toutes premières heures, les marcheurs s’étaient retrouvés, avec une même surprise, dans la cour d’un même client présumé.

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Joë Folcu, en homme honnête, avait pris l’autre pour un voleur aux aguets derrière une talle. Le marchand d’instruments aratoires n’avait pas différé d’opinion sur l’aspect que présentait, derrière une charrette renversée, le marchand, incognito à cette heure, de tabac en feuilles.

Avant que les fenêtres du fermier Pit Vaudreuil ne s’allumassent et projetassent un peu de vérité lumineuse sur leur visage respectif, les deux vendeurs s’étaient observés avec une crainte également ressentie. Puis ils s’étaient reconnus avec une même réaction exprimée par les mêmes mots.

— Qu’est-ce que tu fais icitte, à six heures du matin ?

(Joë Folcu, de qui je tiens cette histoire, m’assure que les deux questions, provenant d’un même soulagement, et lancées dans ce triste matin avec le même esprit d’appréhension, s’étaient terminées sur la même imprécation. « Nous avons prononcé tous deux, dit-il, et dans la même tonalité : Sacré bout de crime ! ! ! »).

Et c’est alors que la femme de Pit Vaudreuil était apparue dans sa porte de cuisine.

Est-il besoin, pour la clarté du récit, d’ajouter que sa première exclamation fit écho à ses deux visiteurs.

— Qu’est-ce que vous faites icitte, à six heures du matin ?

Et peut-être bien a-t-elle ajouté comme le veut Joë Folcu :

— Sacré bout de crime ! ! !

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Le Comité de publicité des éditeurs canadiens sur la Finance de guerre nous écrivait, quelques jours après l’ouverture de la souscription :

« Il paraît qu’à certains endroits en dehors du Canada (ils n’ont pas dit de Saint-Ours), les gens sont portés à croire que l’effort de guerre des Canadiens (ils n’ont pas dit des Saintoursois) n’est pas aussi considérable qu’il l’est en réalité. Nous avons la conscience en paix à ce sujet et nous ne devons pas nous tracasser outre mesure à cause de l’opinion des autres. Cependant, une nation qui a sacrifié la vie de 55 000 jeunes gens durant la dernière guerre et en a vu revenir des dizaines de mille malades et blessés ne tient pas à ce que les étrangers considèrent qu’elle n’accomplit pas son devoir dans le nouvel effort de guerre mondial pour conserver la liberté. »

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Cette constatation cadre bien avec la fin de cette histoire.

Dans la cuisine de madame Pit Vaudreuil, les deux vendeurs d’obligations étaient arrivés à la même heure, et avec les mêmes intentions, pour apprendre que leur futur client avait pris le train, la veille même, pour la ville, afin d’être le premier du village à s’acheter des obligations de l’Emprunt.

Et l’empressement de Pit Vaudreuil n’a-t-il pas eu de bienfaisants réflexes ?

— Puisqu’il a acheté, s’écria Joë Folcu, avant qu’on lui ait vendu, faisons comme lui avant qu’on se sollicite mutuellement, et avec les mêmes formules, sacré bout de crime ! ! !

Le jour même, le train conduisait à la ville un marchand de tabac en feuilles et un marchand d’instruments aratoires.

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