Chapitre 53 Un harmonica qui appelle la pluie
Aux coassements des ruisseaux et des savanes, lorsque la campagne de Saint-Ours connut enfin l’installation des lignes téléphoniques, une autre voix s’était ajoutée, dans le chœur discordant des criquets et des batraciens : la vibration sonore des fils de cuivre, le long des routes.
— Ça flûte, messieurs, par temps calme, avant même que les grives s’y viennent percher, avait constaté Joë Folcu, déjà, à cette époque, marchand de tabac en feuilles.
Fixés à des poteaux, ces fils chantaient, par toutes les températures, comme un air mental, sur une portée de musique, avant l’inscription des blanches et des noires.
Quel motif d’inscription pour le Saintoursois, qui ne s’était familiarisé qu’avec la rumeur des grenouilles et les meuglements inattendus des vaches !
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Des paroissiens moins poétiques s’étaient réjouis de la publicité qu’apportait cette exposition de poteaux sur les routes conduisant au village. N’était-ce pas du « bois debout », annonçant la forêt industrielle du comté ?
Avant que le Saintoursois s’initiât aux commodités du téléphone, cette installation présentait nombre d’avantages. Les lendemains de tempêtes, l’hiver, les routes ne pouvaient être mieux balisées. Le jour de la Fête-Dieu et à la Saint-Jean-Baptiste, ces poteaux symétriques, pompeusement garnis de rubans et de sapins, remplissaient un rôle décoratif sur le parcours des défilés.
Les commerçants de Saint-Ours furent les premiers du comté à faire servir ces poteaux à des fins publicitaires. Puisqu’ils y annonçaient leurs négoces et leurs ventes d’occasion, n’ont-ils pas inspiré le panneau-réclame si en usage aujourd’hui aux approches des villes ? C’est peut-être de là que nous est venue l’idée du tourisme ?
Quant à Joë Folcu, il les avait utilisés pour annoncer ses tabacs. Un jour, d’un poteau à l’autre, on pouvait suivre tout un cours sur les bonnes propriétés du « quesnel ». Vingt-cinq mots par poteau, et c’est ainsi que le paroissien traversait le village tout en s’instruisant.
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Grâce à l’installation des lignes téléphoniques dans Saint-Ours, Joë Folcu s’attribue l’invention d’un nouveau genre de baromètre. Il suffit de se familiariser avec la tonalité des vibrations émises par les fils pour déterminer à l’avance le beau et le mauvais temps.
Si, véritablement, il n’est pas le découvreur de ce phénomène, il est, au moins, le premier de son comté à y avoir enregistré des constatations météorologiques. Et c’est ainsi que nous devons à son bavardage de nous être initié à ce genre de notion que nous retrouvons maintenant dans les encyclopédies.
« En passant, a-t-il appris, sur la route, auprès d’une voie ferrée, tout le monde a entendu vibrer les fils télégraphiques. On s’est même amusé à faire croire aux ignares que ce ronflement était produit par le passage des dépêches. »
L’opinion commune de même que les encyclopédies et Joë Folcu attribuent ce ronflement à l’agitation de l’air dans le voisinage des fils de cuivre.
Or, un savant, qui n’est pas nécessairement Joë Folcu, un savant météorologiste a « constaté que les fils peuvent être très sonores par calme plat et, au contraire, silencieux comme toutes les carpes de l’onde en pleine tempête ».
« L’action du vent n’aurait donc aucune influence sur ce phénomène. Le ronflement des fils téléphoniques est toujours un indice de mauvais temps. Les sons aigus annoncent un changement de température à brève échéance. Le son grave, le mauvais temps, dans un délai maximum de trois jours. »
Toujours selon les savantes données, « les observations faites peuvent être expliquées, scientifiquement, de la manière suivante :
« Les mauvais temps sont toujours la conséquence de dépressions barométriques et celles-ci produisent souvent, à des centaines de milles de distance, des vibrations du sol, dénommées agitations sismiques. Tant que dure cet « accès », la terre vibre d’un mouvement périodique qui dépend de la nature du sol et dont la période varie entre deux et cinq secondes. Pourquoi ne pas admettre que les fils téléphoniques prennent part à ce mouvement vibratoire et participent à cette danse sans musique ? »
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À l’époque où Joë Folcu était garçon de ferme, avant de s’occuper du tabac en feuilles, les jeunes filles de Sorel retenaient ses attentions autant que la nicotine et ses usages domestiques. Aussi, dès que les routes se prêtaient à ses escapades, s’y acheminait-il toutes les fins de semaine.
Pendant l’été, au moment des récoltes, l’engrangement des foins contrariait ses absences. Lorsque le foin est coupé, il faut le rentrer.
Comment se rendre à Sorel par beau temps, lorsque la récolte est déjà en meulettes ? Souvent, de peur que la pluie ne s’interpose, des permissions sont accordées par l’Église pour la mise en grange, le dimanche même, après la grand-messe.
Un jour que la température se prêtait à la récolte des céréales, à leur mise en meules et en grange, Joë Folcu avait fait intervenir la science pour tromper le fermier sur la prévision de la température.
Rien de plus simple. Puisque le patron avait foi en la météorologie des fils téléphoniques, et que la tonalité des vibrations indiquait une température sèche et propice aux travaux des champs, pourquoi n’en aurait-il pas changé l’intensité du ronflement.
Choisissant l’heure où le fermier faisait sa promenade sur la route, Joë s’était dissimulé dans un fossé et, grâce à un harmonica, bien en bouche, il avait empli l’atmosphère d’un son grave et continu.
— Il pleuvra dans vingt-quatre heures, avait conclu le patron. Et c’est ainsi que le garçon de ferme avait pu prendre sa fin de semaine.
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