Chapitre 54 Les grimaces des points de repère
Nos grimaces ne sont pas toujours conformes aux idées et aux sensations qu’elles ont pour mission d’exprimer.
Trop uniformes, elles prêtent souvent à la confusion.
Que dire d’une personne aux prises avec le rire, sinon qu’elle ne pleure, et vice versa ?
N’avons-nous pas l’expression : pleurer de joie ?
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Ainsi pensait Joë Folcu, son album de photographies ouvert sur les genoux.
Cette collection de photos de famille n’était pas seule responsable de ce genre de constatation. Il faut tenir compte que le marchand de tabac en feuilles était assis devant son miroir et que celui-ci lui renvoyait, consciencieusement, ses propres grimaces.
Sur une photographie de ses quinze ans, prise au premier tournant de son adolescence, le soleil avait fait grimacer le jeune homme et le Joë Folcu d’aujourd’hui, se confrontant avec l’époque des petits chapeaux melons, se demandait si sa postérité n’irait pas un jour confondre le « grand-oncle braillant à l’âge de quinze ans chez le photographe » avec le « beau jeune homme regardant à l’âge de quinze ans le soleil en face ».
Et le Joë Folcu contemporain, son album de photographies sur les genoux, et devant son bureau de toilette, s’était mis à grimacer afin de se retrouver des airs de ressemblance avec sa binette d’antan.
Pauvre Joë ! Son visage avait bien vieilli, mais non ses grimaces !
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Ces réflexes, que sont nos grimaces, combien nous les trouvons restreintes en nombre. Quelle pauvreté humiliante d’expression en regard de la diversité de nos pensées, de nos sentiments et de nos sensations !
Autrefois, la colère du petit Joë Folcu se traduisait par des trépignements. La joie, de même, ne lui faisait-elle pas frapper le sol de ses pieds ?
Aujourd’hui, avec l’âge, il est avare de ses pas, même sur place. Au grand air, toutes les subtilités de ses mouvements d’âme, il les extériorise, faute de mots, par des expulsions variées de salive.
N’est-ce pas le fait d’un homme qui chique ? Et ces expectorations s’accompagnent de grimaces bien insuffisantes en nombre, dirons-nous encore, en comparaison de ce qu’elles sous-entendent.
Debout, mains aux poches, lorsque Joë Folcu crachote à contrevent, ce réflexe n’est-il pas celui d’un homme souffrant d’indécision ?
Pourtant, la même distribution légère indique chez d’autres le désir de jouer sur les mots.
Souvent, la décision d’un chiqueur de tabac noir se mesure à sa trajectoire.
J’ai connu des bouches molles aux lourdes sécrétions ; des salives de poids avoir du poids et « pesantes » de conséquences.
Et combien d’autres, qui crachent de l’encoignure, ou de profil, et dont le geste est vide de sens ?
Ah ! que sont limités nos réflexes !
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Et c’est alors que Joë, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, reconnut dans une photographie d’antan un petit fantoche qui n’était autre que lui-même à l’âge de huit ans.
Nos vêtements sont absurdes autant que nos grimaces. Et voilà bien, malgré les changements de la mode, un absurde inamovible en soi auquel on se reconnaît à tout âge.
La mode se rajeunit, croit-on. Mais dans le même ordre que nos traits vieillissent. Nos vêtements, de véritables travestis, ne sont que les grimaces de nos importantes personnes à travers les âges.
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Le petit bonhomme que j’étais à huit ans se révèle dans la photographie avec des yeux en tout semblables à ceux d’aujourd’hui. Malgré les coups de poing qu’il a reçus et mes chutes d’enfant inhabile, mon nez a toujours le même aspect d’ornement postiche. Je ne saurais le reconnaître de profil, à moins que des gens le fissent pour moi et que j’en acceptasse la sincérité. En fait, je ne reconnais pas mes traits au repos, non plus que je leur accorderais une noblesse horizontale au cas où par-delà mon décès je pourrais m’apercevoir sur mon lit de parade.
Je me reconnaîtrai, quand même, de tout temps, à l’absurdité de ma tenue vestimentaire, ainsi qu’à tout âge mes grimaces furent uniformes.
À moi les cols empesés, mon pardessus de fillette nullement masculinisé par mon béret écossais écarlate ; à moi les culottes Buster Brownet mes poches engluées par des mâchées de gomme clandestine ; à moi le petit élève d’Eton que je n’étais pourtant pas avec un haut-de-forme et vêtu de la jaquette à pointe ; à moi la casquette grise et mes poings dans les poches ; ma blouse de dimanche, mauve autant que je me souvienne, et mon humiliant collet de dentelles brochées ; à moi mon premier pantalon et le trente-sous qui ne s’y trouvait pas ; à moi les bottines à boutons et les « caps » ronds comme des sabots de cheval.
Dans les vingt ans, lorsque je retrouverai, sur des photos d’aujourd’hui, le civil de guerre que je serai demain, avec mes vêtements racornis par le rationnement des tissus, et sans revers à ma bougrine, et sans revers au bas de mon pantalon, je reconnaîtrai toujours l’homme de mes grimaces.
Ainsi pensait Joë Folcu devant son miroir, et son album ouvert sur les genoux, le jour où il portait déjà, patriotiquement, son nouveau complet réglementé par les mesures de guerre.
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