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Chapitre 55 Un matin de soleil noir

Depuis quand le pilote Angrignon, aujourd’hui à sa retraite, se pare-t-il contre le soleil ?
Non seulement il lui tourne le dos, mais il met constamment sa main en visière.

À l’heure de la sieste, dans le parterre, le vieux ne regarde que son ombre. On dirait la tige d’un cadran solaire.

À vivre la face dans l’ombre, son teint n’est même plus embruni. Il ne lui reste plus d’un marin que la casquette.

La sangsue en captivité dans une bouteille d’eau ne se tient en surface, dit-on, que les jours de soleil, même si la bouteille est dans l’ombre. Le reptile suit la lumière d’instinct. Depuis quand le pilote cherche-t-il le fond ?

Le navigateur, en repos à Saint-Ours, était autrefois attaché à l’Association des pilotes unis du Saint-Laurent. Pour sa retraite, il avait choisi le Richelieu, un affluent du fleuve, comme on recherche l’oubli dans un recoin ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et de n’importe quoi, s’était proposé de convaincre le vieux de se munir d’un parasol. Mais il avait appris que le soleil dont l’autre se détournait ne pouvait pas l’importuner.

J’ai mis des mois à connaître enfin les causes de cette répulsion. Elle devait provenir d’une impression de son passé, puisque jamais le bonhomme ne parlait de navigation.

Cette attitude se prêtait à des associations d’idées.

Si la vue du soleil lui déplaît, pensai-je, autant que tout sujet se rapportant au pilotage, n’aurait-il pas appris à détester la cause de son aversion ?

Un jour que je revenais d’une partie de pêche, les yeux rougis par la réverbération du soleil sur les eaux, j’avais rencontré le pilote et maugréé, en me frottant les paupières, contre la violence de la lumière.

En présence du vieux, mon impatience n’était pas intéressée, mais lorsqu’il sembla porter attention à mon malaise, lui qui fuyait habituellement toute occasion de s’attendrir, ou même d’engager une conversation suivie, je ne pus me retenir d’ajouter :

— Le plus drôle, c’est que j’ai sommeil comme si j’avais ramé pendant des heures.

Le vieux avait eu un mouvement de colère.

— Mon aventure vous revient en mémoire ? Avez-vous conservé les journaux ?

Enfin, le bonhomme prêtait le flanc. Il avait eu une aventure où le soleil et le sommeil jouaient un rôle de premier plan ? L’occasion était excellente d’en apprendre davantage.

— Ce n’était rien de grave, puisque vous recevez une pension de l’Association des pilotes.

J’avais touché juste. Pour éclaircir ce que je ne connaissais pas, somme toute, il se devait de parler.

Cet après-midi, Angrignon causa de « son affaire », et il s’y était à ce point engagé que le soleil le rejoignit de face. Pour une fois, depuis sa retraite, il ne s’était pas retourné, mais il avait mis sa main en visière.

†  †

Le pilote Angrignon, appris-je donc, pilotait les océaniques sur la section du fleuve entre Montréal et Québec.

Le Cap à la Roche, par marée basse, constitue une passe dangereuse. Le chenal y est peu profond et les courants s’y précipitent. C’est ici que le pilote avait échoué son vaisseau, quelques minutes après le soleil levant.

Devant la Commission fédérale des accidents maritimes, tous les éléments s’étaient opposés à sa justification. Après une nuit couverte de nuées basses, l’aube, plutôt sombre, avait été transformée par un soleil éclatant ; ces soleils, dit-on, qui se lèvent dans l’eau et qui promettent un temps de pluie.

Le pilote n’avait pas manqué de lumière et aucune « rencontre » n’était venue encombrer sa manœuvre.

C’est bien l’éclat du soleil, me dit-il, qui m’a été si nuisible.

Le hasard avait voulu que le pilote voyageât de nuit pendant une couple de mois. Son œil s’était familiarisé avec l’ombre et à ce point, m’expliqua-t-il, qu’il aurait pu négliger les bouées lumineuses et ne se fier qu’à ses repères personnels sur la côte.

On sait que le navigateur en pilotage, par saison tardive, peut se passer de toute aide à la navigation. Après novembre, les bouées sont enlevées et le pilote doit s’en tenir à ses propres observations. Une pointe, ici, alignée avec le sommet d’un coteau, peut indiquer une course.

Or, l’œil habitué à l’ombre, cette ombre qui amplifie un panorama, le pilote Angrignon, par négligence, avait tenu son regard fixé sur l’horizon, au moment où le soleil y apparaissait.

Dans la passe du Cap à la Roche, dont l’arrière-plan était encore couvert de nuages sombres, sa vision conservait un reflet de soleil levant ; une trouée lumineuse aveuglante, tout comme l’on conserve, derrière les paupières, le dédoublement d’une lampe regardée auparavant avec trop d’insistance.

Le pilote Angrignon savait comment il faut corriger cette impression désagréable et dangereuse pour un navigateur en posant de nouveau l’œil sur une étendue lumineuse. Toute transition brusque doit être évitée.

C’est alors que le fleuve, à sa gauche, présentait une surface tout illuminée par la réverbération du soleil. Appuyé au bastingage, c’est là qu’il avait porté son regard fatigué et qu’il s’était endormi.

Réveillé en sursaut par un réflexe ou un mouvement de l’homme de roue, le pilote avait regardé intensément la passe du Cap à la Roche dans laquelle son navire s’était engagé. Cette fois, il avait eu le soleil en face et une transition contraire s’était produite.

Dans sa vision éblouie, me dit-il, et grande comme un océan lumineux, des continents d’ombre, lui semblait-il, se déplaçaient dans sa visibilité ; des morceaux de nuit attardés sur la rétine.

— Je ne perdis pas mon certificat de pilote à cause de la discrétion de l’homme de roue, mais l’on me conseilla de prendre ma retraite, et, chaque fois que je regarde le soleil, des taches se déposent dans ma vision et j’ai sommeil.

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