Chapitre 56 Nouvelles images sur le printemps
Avant que de « fuir » la banalité en poésie, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’avait pas « lu », comme Stéphane Mallarmé, « tous les livres ».
Et il s’en prévalait. Ainsi, avait-il pu, soutenait-il, se dégager des fausses interprétations de la nature que nous devons à nos lauréats.
— Le poète qui écrivit, les yeux au ciel et les pieds dans la neige fondante : « Entends-tu, paysan, la chanson des corneilles ? » ne connaît de la campagne, dit-il, que les seules limites du carré Saint-Louis à Montréal et le carré de la Fanfare à Sorel.
— Que faites-vous ? rétorquai-je, de la belle facture d’un vers, même si le retour des corneilles annonce prématurément la venue du printemps ? Des corneilles ont souvent annoncé des giboulées et les poètes ne sont pas tenus d’être forts en météorologie.
Et le marchand de tabac en feuilles de pontifier :
Pour le poète en herbe, et même en herbe jaunie, la nature inspire mieux que les livres. Venez donc à Saint-Ours et vous aurez une bonne notion de la nature avant que d’en parler.
Et c’est ainsi que j’acceptai de me rendre à Saint-Ours, en compagnie d’un nouveau poète régional et de négliger l’art pur pour ne m’en tenir, momentanément, qu’au sujet.
Qu’allais-je apprendre qui pût embellir l’art poétique de nos campagnes ?
Que les corneilles du « Canada chanté » eussent fait mentir le poète, en hivernant dans les bois de Saint-Roch ou dans certain grenier de Sainte-Victoire, je savais bien que le beau vers du poète Ferland n’en serait nullement abîmé.
J’avais plutôt suivi Joë Folcu afin de me rendre compte, sur place, des réactions poétiques d’un poète sans lecture en présence de sa fameuse nature.
Le Saintoursois-poète, ignoré au parc Lafontaine, me fit ses observations en prose. Aux gens d’Ahuntsic de la mettre en vers.
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Selon Joë Folcu, le croassement des corneilles annonce plutôt le retour des bûcherons que celui du printemps. Ces oiseaux plagient déjà, dans l’écho, le craquement des croûtes sous leurs raquettes.
Lorsque les corniches des galeries se garnissent de glaçons, nous devons dire que les maisons du village montrent les dents.
Dès que les neiges s’égouttent, ne sommes-nous pas à l’époque où l’hiver est aux prises avec des sueurs froides ?
La neige baisse de niveau dans les champs et facilite la croissance des piquets de clôture. Voilà la première pousse printanière.
Je vous présente ici des notes scrupuleuses. Engrangez, poètes d’aujourd’hui.
Toujours selon Joë Folcu, grand observateur de la nature, les corneilles ont survolé des chantiers de bûcherons avant de se diriger vers des tas de fumier. Leurs croassements imitent à s’y méprendre les grincements des scies-godendards contre des nœuds de bois franc.
Le survol en désordre des corneilles, au-dessus d’un tas de fumier, ne peut rappeler que celui des feuilles noircies par la poussée des feux automnaux.
Oiseaux sinistres, mangeurs de vers et de charognes, les corneilles tant chantées par les poètes citadins s’appliquent à enlever les pestiférés et portent le nom de ceux qui volent dans les cimetières.
Ces dentirostres portent malheur et rappellent les potences dans les romans du XVIIIe siècle.
Les paysans qui se réjouissent à leur vue ne sauraient vraisemblablement les confondre qu’avec des vidangeurs. Ce serait donc des ramasseurs de détritus que nos intellectuels désirent nous offrir comme emblème du printemps ?
Ainsi pensait, naturellement, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
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Le poète saintoursois, dont l’imagination, au début de ces propos, n’avait associé que de « nobles » idées poétiques, ne parlait plus maintenant qu’avec horreur et mépris des corneilles. À la façon des pamphlétaires, allait-il se changer en engueuleur ?
Les poètes livresques avaient pu se méprendre sur l’esprit campagnard, mais il fallait que Joë eût, dans son enfance, associé les corneilles à des impressions malheureuses et étrangères aux passereaux, pour en faire des oiseaux de malheur.
J’ai compris plus tard la haine du poète.
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Enfant, l’arrivée des corneilles annonçait le retour de son père à la maison. Avant Pâques, les bûcherons, paye en poche, descendaient des chantiers sur la croûte de neige et toujours le petit Joë avait confondu, dans son bonheur, les craquements des raquettes avec le croassement des corneilles.
Un jour, les corneilles, seules, avaient croassé. Le père n’était pas revenu et sa mère avait pleuré, seule au bout de la terre, près de la grange, là où le joyeux bûcheron plantait autrefois ses raquettes dans un banc de neige, avant d’étreindre la pauvre femme, et d’enlever le petit Joë à bout de bras.
Aujourd’hui encore, une vieille femme, dès le retour des premières corneilles, fait le guet près d’un banc de neige et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fait de la mauvaise poésie dans sa boutique fermée à double tour.
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