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Chapitre 57 À l’époque de la blague « mouillée »

A Saint-Ours, la débâcle, tous les ans, fausse le paysage et des esprits.
Avec le gonflement subit de la rivière, dès que le pont de glace, quelquefois, se met en marche sans fissure ni cassure, c’est tout un pan de l’hiver qui s’achemine et l’effet visuel donne lieu à des invraisemblances « étourdissantes ».

Est-ce le Richelieu qui descend, se demande le peintre, ou les rives qui circulent en sens inverse ?

Voilà pour la déformation du paysage.

Quant à l’esprit, c’est la superstition qui en décide. Ici, la légende exige que la prochaine moisson soit pauvre, si les glaces ne se brisent pas avant de libérer la rivière. Avec la brisure générale du Richelieu, qui donne l’impression d’un sol labouré, les granges, naturellement, seront pleines l’automne suivant.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, assista à une débâcle qui dégénéra en une véritable foi dans l’intervention spirituelle.

Ce printemps, m’expliqua-t-il, le pont de glace s’était mis en marche tout d’un bloc. Le chemin d’hiver, qui unissait Saint-Ours à Saint-Roch, avait suivi avec toutes ses balises et ses ornières crottées.

— Quel spectacle ! Les sapins, en guise de balises, descendaient avec ensemble dans le paysage. On eût dit qu’un rang d’une arrière-concession déménageait.

Voilà bien une scène de vaudeville qui ferait loucher un peintre en face de ce panorama. La route passait comme un coin de paysage en marche.

Ces considérations sont plutôt d’un ordre physique. Laissons encore Joë Folcu nous parler d’intervention spirituelle.

Le même soir, dit-il, dans une nuit sans lune, une lumière, comme un feu follet, avait été aperçue au milieu de la rivière. Et cette lumière descendait lentement avec le pont de glace.

Quelqu’un est-il prisonnier de la débâcle ? s’étaient demandés certains Saintoursois.

Pourquoi ne crie-t-il pas ou n’agite-t-il pas son fanal ? interrogeaient d’autres Saintoursois aux prises avec la logique.

Et pourquoi n’allons-nous pas vérifier ? soutenaient quelques Saintoursois plus débrouillards d’apparence.

Allons-nous risquer notre vie pour un hérétique nullement en peine de la sienne ? avaient supposé les plus consciencieux, ou les plus craintifs.

Et si c’était l’âme d’un noyé en quête de prières, suggéra un illusionné, ne lui devons-nous pas de tomber à genoux ?

Aucune démarche ne fut entreprise. Les Saintoursois, sains d’esprit, ayant dominé par le nombre, le mystère de cette lumière avait continué sa marche vers le fleuve, et chacun des villageois, regagné sa couchette.

Il reste, de conclure Joë Folcu, que l’on se raconte encore, chaque fois que la débâcle se produit, l’histoire d’une âme en peine aperçue parmi les glaces, un soir diabolique.

Le lendemain de cette vision, des Saintoursois du bout de la paroisse avaient reconnu, en plein jour, que ce fanal n’était autre que celui d’un scieur de glace, surpris de nuit par les premiers indices d’une débâcle, et qui avait fui vers la rive, sans se soucier de sa négligence.

À Montréal, les souvenirs de débâcle, qui remontent aux époques où les brise-glace n’intervenaient pas, entre Québec et la métropole, sont plus pittoresques. Je veux dire, avec Joë Folcu, les époques des grandes inondations dans le port et même jusqu’à mi-chemin entre la rue de la Commune et la rue Saint-Jacques.

Montréal, il y a une quarantaine d’années, ne disposait pas d’un mur de soutènement longeant la rue de la Commune, de la rue Bonsecours à la rue McGill. La crue du fleuve, produite par des embâcles au Bout-de-l’Île, envahissait le bas de la ville et que de fois s’est-on promené en chaloupe dans les rues transversales à la rue Notre-Dame.

Dans la partie est de la ville, c’était la coutume, tous les printemps, de se visiter et de faire la livraison domestique en chaloupe d’une maison à l’autre. Une moitié de la population s’installait chez des parents de l’ouest et l’autre moitié, moins « visiteuse », se contentait de rester chez soi et de monter d’un étage, même jusqu’au grenier.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’oublie jamais le détail philosophique de la situation.

N’a-t-il pas assisté à un incendie, dans le bas de la ville, que la brigade des pompiers dut éteindre avec de l’eau de l’aqueduc ?

Manquait-on d’eau dans la région ?

Point du tout, raconte-t-il, mais les pompes à vapeur du temps n’étaient pas garnies d’appareils de succion.

Joë Folcu, le privilégié, a vu de ses yeux un pompier tenu de plonger dans six pieds d’eau afin de fixer son boyau à une borne-fontaine submergée.

À l’époque des grandes débâcles, les routes des paroisses basses étaient impraticables, ou qu’elles fussent en marche sur le fleuve, ou recouvertes d’eau dans les champs.

Dans un rang privé de communication, toutes les blagues sont crues.

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