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Chapitre 58 Une mangeaille pantagruélique

Nous avons eu des hommes forts dans Saint-Ours ; des fiers-à-bras, capables de « passer » une pouliche par-dessus une clôture ; des forts-en-gueule, qui se firent entendre à Saint-Roch, par-dessus la rivière, sans haut-parleurs ; des forts-en-chique dont la trajectoire de salive s’allongeait aisément jusqu’au trottoir d’« en face ».

Nous avons eu, de même, des forts-en-gueuletons. Ceux-là engloutissaient, distraitement, à la cuisine, trois tourtières, avant de se mettre à table.

Parmi ces fines bouches, on attribue à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, le haut fait culinaire d’avoir mangé, et digéré, en moins d’une semaine, cent quarante livres (la moitié de son propre poids) de fèves au lard. Cette fois-là, il rentrait de chantier, paraît-il.

Entraînés, dès le sevrage, aux beurrées de mélasse, comme hors-d’œuvre, puis au whisky blanc, après l’abandon de la petite école, des Saintoursois, aujourd’hui, ne sauraient mesurer, au gallon, ni à la pesée, la moyenne de leur appétit.

Souvent, on parle de jeunes gens qui souffrent du « mal-dans-le-corps », avant la trentaine. D’autres dormiront dans le foin, du midi au crépuscule, et passeront encore une heure à table, avant de rejoindre la paillasse.

On dit que de fumer facilite la digestion. À Saint-Ours, chacun cultive un « carré » de tabac, mais Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’en fait pas moins des recettes.

Sur la rive sud du Richelieu, pays de terre noire, les noces d’hiver, accompagnées de « mangeailleries », se prolongent de trente jours. Chez la mariée, la table est mise pour quinze jours et les beaux-parents rendent ensuite la politesse jusqu’à la fin du mois.

Et ces Latins ont de qui tenir. À Rome, pour allonger certains banquets, les gros mangeurs n’usaient-ils pas de vomitifs ? Dans les arrière-concessions de nos villages, on se contente de giguer, deux à deux, entre les repas, et de « quadriller », du soir jusqu’à l’aube.

— Il faut bien que ça descende, dira Joë Folcu, entre deux bouchées !

Aujourd’hui, à Saint-Ours, on mange encore d’emblée, sans doute, mais les exploits se passent de publicité depuis que trois Sorellois ont dépassé tous les records en « mangeailleries ». Et si le village ne s’adonne plus aux rots, avec autant d’éclat, c’est que les trois mangeurs de Sorel ont abaissé les records dans Saint-Ours même.

Quelle humiliation pour de si bons mangeurs !

Je tiens cette histoire épique de ma propre famille. L’un des trois mangeurs était mon grand-père, juge à cette époque du district judiciaire de Sorel. Si je garde le silence, quant à ses deux compagnons, c’est que je désire être seul à vanter l’estomac de ma famille.

Le gueuleton historique eut lieu un automne, après une partie de chasse, dans les bois de Saint-Ours réputés pour leurs perdrix.

De grand matin au bois, avant que la feuillée fût entièrement abattue par les vents de fin d’octobre, le grand-père et ses comparses n’avaient pu s’orienter sur le soleil, par jour nuageux, et s’étaient égarés. La gibecière bien garnie, mais le ventre vide, les chasseurs étaient sortis du bois, sur les labours de Saint-Ours, à la tombée de la nuit. Il était temps, paraît-il.

— Une heure plus tard, raconte ma mère, et ton grand-père aurait mangé tout cru son gibier.

J’imagine encore mon ancêtre, petit homme de deux cent cinquante livres, revenant du bois avec une ceinture raccourcie « de quatre trous ». Et ses compagnons, en outre, ne devaient nullement porter fiers.

Saint-Ours, à cette époque, n’avait qu’un hôtel. Si les chasseurs discutèrent, en route, à son sujet, ce ne fut pas sur son emplacement par rapport à l’église, mais plutôt sur la qualité de son menu. Le clocher, au bord du Richelieu, et vu des champs, indiquait sans doute la présence de Saint-Ours dans la brunante, mais à quel point les provisions de l’aubergiste, à cette heure, étaient-elles entamées ?

Ils ne pouvaient mieux tomber, c’était lundi et leur hôte avait renouvelé son marché de semaine.

— J’ai ce qu’il faut, avait-il déclaré, pour des bons hommes qui ont faim, mais à cause de l’heure, il est déjà huit heures et demie, je demande trente-cinq cents et pas un sou de moins !

L’aubergiste ne connaissait pas le juge et, comme celui-ci se donnait comme Sorellois, ne pouvait redouter son appétit. Il ne reconnaissait que les siens comme véritables mangeurs.

— Peut-on manger à notre faim ? avait eu la précaution de s’enquérir le grand-père.

La taille des trois hommes, non plus, n’avait impressionné l’hôtelier.

— À ce prix, tant que vous aurez faim.

À minuit, le trio mangeait encore.

À une heure, les glacières de l’aubergiste étaient vides, de même que les dépendances.

À une heure et demie, le trio était mis dehors, à grands coups de pieds, et sans que l’aubergiste réclamât le prix du repas. Privé de toutes ses provisions de la semaine, il avait vu rouge.

Le juge et ses compagnons s’étaient retirés, pour la nuit, chez le curé, un vieil ami de collège.

— Ont-ils mangé une bouchée, au presbytère, avant de se mettre au lit ? demandai-je à ma mère.

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