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Chapitre 59 La fin d’un généalogiste

Le Saintoursois Joë Folcu n’a pas toujours été marchand de tabac en feuilles.
Le saviez-vous ? Pourtant, quiconque eût laissé le fond d’une seule culotte sur les bancs de la petite école des rangs ne saurait l’ignorer. Il suffit de l’entendre s’exprimer, qu’il soit derrière le comptoir, couteau à tabac en mains, ou dans la pince d’une chaloupe, la ligne haute.

Joë parle comme un archiviste, bien qu’il raconte comme tel barbier des villes. Son vocabulaire n’est pas celui d’un marchand de tabac. Bien au contraire, puisque ses expressions lui font quelquefois manquer des ventes. Ses tabacs sont moins variés que son bagage de verbes et moins compliqués.

Devant certains subjonctifs, dont il abuse, des chiqueurs oublient de cracher ; des fumeurs d’allumer. S’il vendait des tabacs à « renifler », certains priseurs, devant une langue tellement archaïque, ne l’approcheraient que le mouchoir de dentelles aux doigts et se dandinant du croupion.

Le marchand de tabac en feuilles n’a point fréquenté l’École des chartes, mais j’ai facilement compris, tant il est fort, dans ses dénigrements, en filiation de familles, qu’il s’était bougrement occupé, jeune homme, de généalogie.

Je doute fort qu’il n’ait point consacré de longues années aux archives paroissiales des baptêmes et des mariages.

Le dénombrement des ancêtres et la rectification de la noblesse, chez les gens affublés de particule, sont pour Joë Folcu simples jeux d’enfant. Lorsqu’il parle de parenté, et de ses degrés, il élève sa main gauche, aux doigts largement écartés (on dirait un arbre généalogique en miniature), et caresse chacun d’eux comme s’il grimpait aux branches des germains.

Mais pourquoi, m’objecterez-vous, votre homme si bien doué s’est-il spécialisé dans la vente des tabacs en feuilles.

Avant de vous répondre, je vous dirai pourquoi, à l’âge de vingt-cinq ans, il avait renoncé à la généalogie.

Je connais, dans Saint-Ours, un rang de l’une des arrière-concessions que deux seules familles se partagent. Ne dirait-on pas, ma foi, que le chemin a été tracé uniquement pour ces deux fermes ?

La famille des Angers habite une maison de bois sise à l’entrée même de ce rang et celle des Arseneau occupe l’autre bout de la route. Ces familles se détestent autant qu’elles sont éloignées l’une de l’autre.

Les terres des Angers et des Arseneau se touchent au faîte d’un coteau, et la clôture mitoyenne joue ici le rôle d’une ligne de séparation des eaux, tant les deux sols s’abaissent après s’être touchés.

Quand je parle d’une ligne de séparation des eaux, je devrais dire plutôt des eaux salesdans lesquelles chacune des familles lave son linge, également sale.

N’ai-je pas indiqué suffisamment le caractère de cette haine mutuelle et familiale ? Tout ce qui sépare les Angers des Arseneau se salit à même leur haine. On a coutume de dire, dans le village, lorsque le ciel noircit de leur côté, à la veille d’un orage, « que ça doit mal aller chez les Angers et les Arseneau ! »

— Oui, messieurs, ajoutera Joë Folcu, un même ciel les abrite et se salit de ce côté plus souvent qu’à son tour.

En fait, ce rang des deux maisons est à l’ouest du village et les orages subits s’amoncellent presque toujours à l’orient. Ne concluez pas, toutefois, que la nature intervienne ici pour amoindrir la qualité de leur haine.

Il ne faut pas chercher à connaître la raison qui motiva cette dispute familiale. Elle vient des ancêtres, paraît-il, et les descendants eux-mêmes l’ignorent. Auraient-ils hérité cette haine pour la transmettre aux fils et aux petits-fils ?

Il y a vingt-cinq ans, la réputation dont jouissait Joë Folcu en filiation de familles déterminait le curé du village à insister auprès du généalogiste pour qu’il pût dresser les origines de ces groupements haineux.

Connaître les noms des premiers Angers et des Arseneau venus à Saint-Ours, n’était-ce pas simultanément localiser quelques faits d’histoire qui eussent justifié des mésententes entre les colons de l’époque. Y avait-il eu altercation sur un partage des sols ? Que de malentendus ne furent pas rétablis dès que la cause en eût été reconnue ?

C’est alors que le marchand de tabac en feuilles d’aujourd’hui s’était mis à l’œuvre. Tous les actes de baptêmes avaient été relevés dans les paroisses du comté et d’ailleurs. Son nouvel arbre généalogique plié en quatre, sur parchemin, dans une serviette neuve, Joë Folcu avait même poussé ses recherches jusqu’en bas de Québec.

L’arbre généalogique des Angers et des Arseneau grandissait bien avec une lenteur toute végétative, mais tous les Saintoursois de l’époque, gens habitués à la patience, n’en attendaient pas moins les résultats dans son ombre.

Le fameux généalogiste ne me dit pas qu’il était rémunéré à la semaine par le curé lui-même et par plusieurs sociétés de bienfaisance désireuses de gagner des indulgences par l’obtention d’une paix définitive en ce bas monde.

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Après deux années de recherches, grand brouhaha dans la paroisse ! Joë Folcu était rentré de Longueuil avec la preuve formelle que les Angers et les Arseneau étaient parents…

— J’apportais, dit-il, une merveilleuse raison de réconciliation. Toutes les présidentes des sociétés de bienfaisance versèrent des larmes. Bien que mon travail se trouvât achevé, je n’en fus pas moins ému…

Les trouvailles du généalogiste ne révélèrent aucun fait historique capable de justifier une dispute ascendante, mais ces familles n’en demandaient pas davantage. Puisque entre parents, il était interdit de s’assommer à coups de hache, comme le goût leur en était venu quelquefois, les Angers et les Arseneau renoncèrent bien à des projets de violence, mais sans discontinuer de se haïr du fond du cœur.

— C’est alors que je perdis, m’expliqua Joë Folcu, tout goût pour la généalogie pratique.

— Mais pourquoi donc, voulus-je m’enquérir, n’aviez-vous pas réussi une merveille, et à la satisfaction de tout le village ?

— Vous ne comprenez pas, de rétorquer Joë. Toute la « saudite » famille, descendants de germains, et incapable de se donner par décence des coups, avait dévolu son surplus de haine renfrognée sur ma pauvre personne.

Irrité de se faire siffler des pierres près de la tête, chaque fois que le malheureux généalogiste quittait les limites du village, il avait renoncé à la science de la petite histoire pour se lancer dans le commerce du tabac en feuilles. De nos jours, Joë Folcu, afin d’adoucir ces germains, les approvisionne gracieusement « de quoi fumer » aux deux extrémités de ce « saudit » rang.

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