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Chapitre 60 Bavardage de bon aloi

Pourquoi les grands bavards, ceux en particulier qui « tiennent le crachoir », disait Joë Folcu, détestent-ils prêter l’oreille aux bavardages d’autrui ? Leurs propos oiseux ne devraient-ils pas les inciter à l’indulgence ? Craindraient-ils d’être interrompus dans leurs épanchements et qu’on les surpasse en loquacité ?

Voilà bien, sans doute, autant de questions qui portent leur réponse. Qui ne voudrait être seul à « garder le plancher » ?

Mais pourquoi, me suis-je demandé, le même Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand babillard de son époque, fait-il sa propre critique ?

Je ne sache pas qu’il aime rien moins qu’on lui donne la réplique en matière de bavardage. Ne l’ai-je pas entendu jaboter seul ? et caqueter et jaser de même, lorsqu’il était en tournée de commerce par les rangs de la paroisse ? Seul témoin conforme à ses goûts, son cheval, redoutant le sommeil, se mettait quelquefois au trot.

Il reste que ce genre de monologue, ou de commérage à personnage unique, aurait déjà servi à plus d’un écouteur, fût-il cheval ou auditeur plus éveillé.

Qui ne se rappelle certain premier ministre qui dut sa phénoménale concentration d’esprit à des bavardages en famille ?

J’anticipe… Reprenons cette anecdote à ses débuts.

Le premier ministre en question avait coutume, en pleine session de la Chambre, de lire et de signer son courrier pendant que l’opposition exprimait ses griefs.

Un jour qu’un député faisait le procès du ministère des douanes, en citant, notes en mains, d’innombrables statistiques, le premier ministre, de son côté, s’était fait accompagner de son secrétaire et procédait à des compilations.

Plusieurs fois, le député avait interrompu dans une attitude de mécontentement ses énumérations. Toute la Chambre l’écoutait, semblait-il, excepté le premier ministre. Et l’intérêt que celui-ci portait à son travail « déplacé », disait-on, commençait de faire quelque peu scandale.

Et, plus le député élevait la voix, moins le premier ministre semblait porter attention aux accusations formelles de l’autre.

Exaspéré, le député oppositionnel s’était enfin écrié :

— Si l’honorable premier ministre est trop occupé par ses paperasses personnelles, pourquoi monsieur l’Orateur, nous fait-il l’honneur de sa présence en Chambre ?

Avant que le Président de la Chambre, mal à l’aise, pût expliquer l’attitude du premier ministre, celui-ci avait bondi de son fauteuil.

— J’écoutais le discours de l’honorable Député, rétorqua-t-il, et je vais, monsieur l’Orateur, le lui prouver à l’instant même !

Et la Chambre avait constaté à quel point le premier ministre était doué d’une mémoire étonnante.

Après qu’il eut récité « de mémoire » une bonne partie de ce dernier discours, le premier ministre, un sourire de satisfaction aux lèvres, s’était expliqué sur son attitude.

Lorsque j’étais enfant, raconta-t-il, j’étudiais mes leçons et « faisais mes devoirs » dans l’arrière-salon d’une grand-tante. Mademoiselle, tous les soirs, recevait de nombreuses amies, et toutes les nouvelles du village étaient passées au crible.

Tout en « apprenant ses leçons », expliqua-t-il, le premier ministre écolier n’en prêtait pas moins l’oreille à tous ces bavardages. Ces longs discours intimes l’intéressaient autant que ses problèmes de mathématiques, et, tout en apprenant « par cœur » de nombreuses pages d’histoire, les à-côtés de la petite histoire de la paroisse de même s’inscrivait dans sa petite mémoire de petit écolier.

— Et c’est ainsi, termina-t-il, que j’ai pu apprendre, dès l’enfance, comment l’on peut entraîner un esprit à « besogner » plusieurs problèmes à la fois.

Voilà pour le moins, un écouteur silencieux que Joë Folcu eût apprécié.

— Mais celui-là, disait le marchand de tabac en feuilles et par surcroît grand bavard, écoutait de tout cœur les longs monologues d’un caquetage. Voyez, comme il aurait eu tort de se mêler à la conversation. S’il eût éprouvé le plaisir de contredire sa grand-tante, ses leçons d’écolier « auraient été au diable » et il ne serait pas aujourd’hui un grand orateur lui-même.

En grand bavard qu’il était, m’avouera plus tard Joë Folcu, il n’aimait pas qu’on l’interrompît dans ses monologues. Celui qui n’a rien à dire, et qui le dit avec beaucoup de mots, s’enivre de mélodie linguistique et le mutisme de ses auditeurs lui procure cet enchantement.

Joë Folcu est aujourd’hui un grand commentateur de comté et ses hustingssont aussi bien dans la pince d’une chaloupe que derrière son comptoir de boutiquier. L’État se porte bien de ses « abstinences » en matière de politique et ses chevaux de même.

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