Chapitre 61 À l’époque des « boulés »
Avant l’intervention des brise-glace, il y a une trentaine d’années, les riverains du Saint-Laurent assistaient à la débâcle vers le milieu de mai.
Plusieurs tributaires du sud précédaient de quinze jours celle du grand fleuve. Les glaces de ces rivières « s’enfournaient », comme on disait, « par en dessous » le Saint-Laurent.
Quant aux affluents du nord – les cours d’eau qui prennent leur source dans les Laurentides – leur débâcle tardive, en raison des régions nordiques, ne s’ébranlait vers le fleuve qu’aux époques des « eaux hautes », en fin de mai.
Le Saint-Laurent, déjà libéré, s’encombrait alors des « glaces du nord ». La saison navigable du fleuve ne commençait, véritablement, qu’après la « descente » des hivers laurentiens.
Voilà bien une « descente » saisonnière plutôt calme, même si quelquefois des arbres changeaient de place et que des ponts de bois fussent emportés.
Dans un pays comme le nôtre, où les saisons varient leur climat et changent de caractère, le printemps eût été trop monotone si nous n’avions pas eu à compter sur une troisième « descente », celle du retour des lumberjacksvers nos paisibles campagnes. À ce moment, les rivières n’en avaient pas fini de la débâcle puisque d’innombrables « billots » s’y précipitaient.
— Les troncs d’arbres, et leurs trains de bois, ça passe encore, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, mais l’arrivée des bûcherons n’était rien moins qu’une ruée de « billots » contre notre « civilisation ».
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À cette époque, dans le haut Saint-Maurice, La Tuque était le chef-lieu de tous les chantiers de la coupe hivernale des bois. Après des journées de raquette, sur les croûtes, ou des semaines en équilibre sur des billots, parmi les cascades, nos bûcherons retrouvaient ici le premier chemin de fer ; la première banque où encaisser le chèque d’une paye de cinq mois, et surtout le premier hôtel… et son bar…
La Tuque ! Quel nom prédestiné ! Ici, la tuque rouge des bois dominait dans les quelques rues de cette petite ville. Un véritable flot de sang… et du sang le plus impétueux ! ! !
Après cinq mois et plus d’abstinence, la pression en devenait difficile à porter, sous des muscles refaits à neuf par le maniement de la hache.
Joë Folcu me raconte que dans ces régions tous les débits n’étaient pas de la plus belle honnêteté.
Les premiers verres de whisky, dit-il, « fessaient » dur dans le système nerveux d’un tempérant de cinq mois. Souvent, la première bouteille faisait « verser » son homme et même toute une paye, fût-elle « changée » en cinquante sous « pour faire plus pesant dans le fond des poches ».
— On a vu des « bons hommes », après deux semaines d’un tel régime, se réveiller subitement dans une cave, raconte encore Joë Folcu. Ces malheureux n’avaient plus un sou et le « logeur » les « ramenait » à coups de bottes dans les côtes.
Certains bûcherons furent réveillés ainsi pour apprendre que leur paye n’avait pas suffi et qu’ils « devaient » déjà une centaine de dollars à quelque prêteur de mauvais aloi. Après un hiver de chantier, il ne restait à ceux-ci que de reprendre en canoë le « montant » de la rivière et à s’engager de nouveau dans des compagnies qui « faisaient chantier l’été ».
Cette fameuse « descente » du Saint-Maurice et de la Gatineau n’était pas malheureuse qu’aux bûcherons. Il faut parler aussi des hommes forts, des fiers-à-bras de comté qui n’avaient pas « fait chantier » et qui devaient se « rencontrer », dès la rentrée des lumberjacks,avec de nouveaux champions des bois, ceux-là même qui s’étaient fait une nouvelle musculature et qui se hâtaient de s’en prévaloir.
C’est à ce moment, que Joë Folcu fut témoin des plus beaux combats de sa vie entre anciens fiers-à-bras de comté et les nouveaux hommes forts des chantiers.
La hache, d’ordinaire, m’assure Joë Folcu, siffle à bout de manche, pendant la cognée. Le marchand de tabac en feuilles raconte que certains poings, dès la rentrée des lumberjacks,avaient un han ! de hache pendant le combat.
— Et la gueule, monsieur, s’entaillait jusqu’à laisser tomber des copeaux ! ! !
C’était l’époque « forçante » où les hommes ne valaient qu’en fonction de leurs poings.
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Joë Folcu me raconte encore que son père était homme fort dans Saint-Ours et reconnu comme tel dans le comté.
Une nuit que le père, sans compter sur le retour des bois, dormait chez lui son sommeil de juste (et à deux poings fermés, n’est-ce pas ?) le père, me dit Joë, avait été réveillé par des cris et des coups de pieds dans sa porte.
Lampe à la main, en robe de nuit classique, et la roque des nuits sur l’oreille, le brave père de Joë s’était trouvé en présence d’une vingtaine de paroissiens, revenus de la nuit même des chantiers, et qui entouraient un nouvel homme fort, ou du moins qui s’en était vanté.
Le temps de chausser ses souliers de bœufs, raconte Joë, et le père avait dû, dans la neige de son parterre, se mesurer aux poings et à la clarté de sa lampe contre le nouveau fier-à-bras.
Joë Folcu ne me dit pas si le père fut détrôné, mais il dut quand même terminer la nuit dans sa grange à « payer la traite » au combattant et à son « public » bénévole.
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