Chapitre 62 Les avantages du ronflement
Devant les tribunaux, le ronflement, au lit, d’un conjoint, peut-il être invoqué dans une cause de séparation de corps ?
Le problème ainsi posé, devait-on en conclure à une incompatibilité de caractère du seul inconscient ? Car le couple, en instance de séparation, prétendait à une parfaite entente durant le jour.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui donnait ici la consultation, faute d’avocat à l’arrière-concession du village, s’était prononcé affirmativement.
Mes enfants, déclama-t-il, ne vous fiez pas aux belles heures du jour. Vous pouvez être parfaitement aimables l’un pour l’autre, ce qui n’empêche pas votre subconscient de vous faire haïr mutuellement. Pendant la nuit, c’est dans le sommeil que les systèmes nerveux s’expriment.
Pour Joë Folcu, le ronflement est une manifestation de l’inconscient ; une réaction de mauvaise humeur contre la présence de l’autre conjoint.
À vivre dans la promiscuité pendant un certain temps, suggéra-t-il pour ramener le couple à de meilleurs sentiments, le conjoint, d’abord incommodé, finira par se familiariser avec les ronflements de l’autre, jusqu’à ne pouvoir plus s’en passer.
Le ronflement de l’un, pourvu qu’il soit monotone, n’est-il pas un prétexte à l’« endormitoire » ? Joë Folcu a connu des gens qui ne pouvaient dormir sans ronfler, et d’autres qui ne pouvaient passer au sommeil en l’absence d’un ronflement émis dans le voisinage.
Il a même obtenu la confidence de bons ronfleurs qui s’entendaient ronfler dans un demi-sommeil et qui se seraient complètement réveillés sans leur propre rythme respiratoire.
La nuit, n’est-ce pas, vous transporte dans une seconde nature. C’est à ce moment que votre impressionnabilité s’exerce le mieux. Que de femmes s’éveilleront subitement, dès que le ronflement de l’époux s’interrompra ? Car le ronflement de l’un est quelquefois tellement régulier que son interruption ferait croire à un mauvais état de santé, ou à une mort subite, en pleine nuit.
Et le ronflement, dira-t-il encore au couple en instance, peut avoir d’autres commodités. Quel voleur consentirait à s’introduire dans la maison d’un ronfleur ? C’est une garantie, et voici pourquoi.
Supposons, explique le marchand de tabac en feuilles, que le ronflement occupe tout le silence d’une maison, comment voulez-vous que le cambrioleur y puisse trouver un sentiment de paix pour l’exercice de son méfait ? Qu’il soit dans la cuisine, ou dans la salle à manger, toujours le ronflement l’accompagne et il en écoute, inconsciemment, la monotonie du rythme. Si le ronflement diminue d’intensité, une inquiétude s’empare du cambrioleur. « Mon volé, se dit-il, va-t-il se réveiller ? » Que le ronflement de l’autre s’interrompe, le voleur se met au guet, l’œil rivé sur la porte du dormeur. Après quelques moments d’attente anxieuse, le cambrioleur se réjouit d’abord que le ronflement reprenne son concert, mais cette accalmie n’est pas de longue durée. « S’il s’est remis à ronfler, pense-t-il encore, ne veut-il pas me tromper ? » Et le voleur s’imaginera facilement que la victime fait pour l’instant mine de ronfler afin de tranquilliser le voleur et de lui sauter dessus au moment opportun.
Non, non, s’écria Joë Folcu, tout voleur impressionnable est handicapé dans son travail par le ronflement d’un mauvais dormeur. Sans vous en rendre compte, monsieur ou madame, votre inconscient aura veillé, par ses ronflements, sur votre sécurité.
Et si votre sécurité, conclura-t-il, n’en est pas une de tout repos pour votre aisance matrimoniale, songez au moins qu’elle est compensée par un équivalent d’assurance sur vos biens et immeubles.
Cette histoire ne dit pas si le couple renonça aux services d’un avocat, mais Joë Folcu ne saurait se séparer de ses clients sans illustrer par un fait tangible ses prétentions.
†
J’ai connu, raconta-t-il, un malheureux ivrogne qui ne ronflait qu’en état d’ébriété. Comme il buvait de jour, au retour de la taverne, sa femme l’avait condamné à ne dormir que sur la galerie, loin de ses oreilles.
Or, entre quatre et six heures, un ronflement s’échappait tous les jours des concombres grimpants de cette galerie.
Madame eut tort, d’expliquer le conteur, de ne point se familiariser avec les ronflements de son conjoint. Et voici comment elle eut à s’en repentir.
La famille ayant changé de logis, au cours de l’automne, l’ivrogne, doublé d’un ronfleur, s’était trompé de maison pour se diriger, dans son ivresse, vers son ancienne galerie sur laquelle il s’était endormi.
C’était en hiver et la maison était inhabitée. L’ivrogne, couché en rond sur la galerie, avait ronflé son dernier sommeil d’ivrogne.
Dans la neige, et par un froid norois, sa distraction et la mauvaise volonté de sa femme l’avaient gelé à mort.
— Ronflez, ronflez, messieurs et dames, mais choisissez au moins vos heures…
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