Chapitre 63 Une histoire mal comprise
Le manoir de Saint-Ours, au village qui porte le nom de la famille, sur les bords du Richelieu, conserve un tableau anecdotique remontant à la fondation de cette seigneurie.
Si j’ai bonne mémoire, il occupe le fond d’un boudoir qui invite à sa contemplation. Aucun fauteuil ne lui tourne le dos. Bien en lumière et de grandes dimensions, il semble justifier une sieste. Le sujet du peintre est étrange et son explication promet de dépasser les dix minutes réglementaires d’une simple visite de cérémonie.
À l’époque de mon enfance, il fallait être un intime de Saint-Ours pour être admis dans ce boudoir. Toujours sous clef, les enfants tapageurs en étaient exclus.
Je devais avoir une dizaine d’années, lorsqu’on me fit l’honneur familial, un soir d’hiver, d’y passer une heure en compagnie de ma grand-tante. Ce qu’il a fallu que je fusse « bon garçon » pour être enfin initié à la signification du tableau.
Dès que mon aïeule eut allumé les lampes murales flanquant le tableau, je dois avouer que le spectacle de la toile ne m’était pas entièrement nouveau. Il avait suffi qu’on l’entourât de mystère pour que j’en eusse « percé » l’énigme.
Je revois encore la scène du tableau qui m’était apparu auparavant par le trou d’une serrure et par l’entrebâillement d’un rideau de fenêtre. Mais l’explication m’en était nécessaire pour compléter ma curiosité et ce fut un régal pour mes dix ans.
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Le motif était celui d’une vieille barque à fond plat qu’on eût dit abandonnée au fil de la rivière. L’embarcation donnait de la bande et deux jeunes enfants y étaient tapis entre les bancs, sous un large manteau. La figure de l’un, probablement le plus jeune et le plus imprudent, s’apercevait sous un pan quelque peu relevé du manteau. Ses traits exprimaient une grande frayeur.
Au premier plan, une jeune fille, ou peut-être une maman, nageait avec précaution. Une de ses mains se tenait agrippée au bord de la barque. L’eau verte, qui reflétait, par son calme, la végétation d’une rive non lointaine, recouvrait la nageuse jusqu’à mi-épaules. Sa transparence, à l’un des bouts de la barque, révélait le mouvement d’une jambe.
La nageuse, pour moi, était belle, et ressemblait étrangement à une peinture qui représentait, dans le grand salon, une ancêtre portraiturée à l’âge de vingt ans. Sa chevelure était rousse comme celle de l’autre et bien que ses traits eussent indiqué la peur, elle avait les mêmes yeux bleus et les mêmes lèvres rouges et alourdies.
— Mais ! ma tante, m’écriai-je, n’est-ce pas une de mes aïeules du grand salon et même en plus jeune ?
Cette constatation dut plaire, car ma grand-tante, me posant une main sur la tête, dramatiquement, avait répondu.
— Non seulement, mon petit, tu as le sens de la peinture, mais aussi celui de la famille. Tu es digne d’apprendre les hauts faits de tes ancêtres.
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J’appris alors l’énigme de cette baignade.
Dans les premiers temps de Saint-Ours, à l’époque où les aïeuls procédaient à la construction du manoir, après que les femmes elles-mêmes eussent mis la main à la charrue, la région était souvent parcourue par les Indiens.
Un jour, me raconte la grand-tante, ton aïeule, celle que tu vois dans l’eau jusqu’au cou, s’était aventurée avec ses deux enfants jusqu’à l’île. Au retour, elle avait aperçu des sauvages sur la rive, non loin du manoir. Afin de ne pas attirer leur attention, et comme le jour baissait, elle s’était mise à nager dans sa hâte de retrouver les siens.
Femme d’action et d’initiative, cette pratique lui avait valu, de continuer ma grand-tante, de déjouer ainsi les Indiens. Ceux-ci avaient aperçu une barque vide et à l’abandon. Comme ils étaient eux-mêmes sans canoë, le vol d’une vieille barque, ainsi délaissée, avaient-ils pensé, ne valait pas que l’un d’eux se mît à la nage.
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Cette chère grand-tante serait aujourd’hui bien scandalisée d’apprendre que je n’ai pas longtemps porté foi à son récit. J’avais à peine quinze ans lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est venu rompre le charme de cet acte d’héroïsme.
— Mais non, mon jeune homme, tout cela ne tient pas debout ! Les Indiens du temps, s’ils eussent été voleurs, se seraient mis à la nage. Mais l’époque était trop jeune, et ils n’avaient pas encore appris des blancs à voler. Ils avaient tout simplement cru ton aïeule assez ridicule pour prendre un bain d’une barque pouvant verser et noyer les petits.
Le culte des ancêtres n’était pas assez fort, chez moi, à l’âge de quinze ans, pour que j’entreprisse de soutenir le contraire.
Et, pour ajouter du poids à sa confiance aux Indiens du temps, il m’avait donné un bel exemple de leur honnêteté.
À l’époque, dit-il, où les blancs voyageaient beaucoup en raquettes, l’un de ses ancêtres, pendant qu’il dormait dans un petit poste abandonné, en plein bois, s’était fait voler ses provisions par des Indiens de passage. Le lendemain, il avait dû, l’estomac vide, se remettre en marche. Afin qu’il ne pût pas se lancer à leur poursuite, les Indiens lui avaient même enlevé son arme à feu. L’ancêtre était à deux jours de chez lui. Mais il avait quand même continué son voyage, après avoir recommandé son âme à Dieu. La nuit suivante, il était tombé de fatigue dans un poste de relais.
C’est à ce moment de son récit que j’appris à mieux connaître les Indiens de cette époque. À son réveil, le lendemain, l’ancêtre de Joë Folcu s’était trouvé en présence d’un beau quartier de chevreuil déposé près de son sac de couchage à la faveur de la nuit et par ces mêmes Indiens. Son arme était même appuyée à un arbre près du poste.
Les provisions du grand-père, d’expliquer Joë Folcu, avaient rendu un fier service à ces quelques Indiens et, rassasiés et ayant tué un chevreuil avec l’arme du blanc, ils lui avaient rendu la politesse.
— L’idée du vol, de conclure Joë, fut importée par les blancs en Amérique.
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