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Chapitre 64 La meilleure façon de cacher une clef

Tout « conteur résident », qui se respecte comme « emplisseur » de comté, se doit à lui-même et à ses auditeurs de ne pas ignorer le succès que Jules Renard a obtenu avec son petit chef-d’œuvre La Clef.

Chacun peut en raconter l’intrigue dans un pittoresque personnel, mais l’essentiel n’en reste pas moins inamovible.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’est pas de cet avis. Ce qu’il a lu devient sa propriété à la condition bien expresse qu’il y ajoute un dénouement de son invention, qui en change la morale.

— C’est ainsi que l’art du conteur se survit, dira-t-il.

Avant que notre conteur national ne falsifie les conclusions de Jules Renard, avec l’intention bien arrêtée de les honorer d’une couleur locale toute saintoursoise, rappelons-nous l’édition originale.

Il s’agit d’une vieille qui est vieille et avare. Jules Renard ajoutera que le vieux est encore plus vieux et plus avare. Tous deux ont une peur égale des voleurs. À chaque instant du jour, ils s’interrogent.

— As-tu la clef de l’armoire ? dit l’un.

— Oui, dit l’autre.

Joë Folcu trouve à redire tout au long du récit, mais nous ne l’écouterons qu’au moment de la conclusion. La parole est ici à l’auteur de La Lanterne sourde.

Les questions et réponses tranquillisent quelque peu les vieux avares. Ils ont la clef chacun à son tour et en arrivent à se défier l’un de l’autre. La vieille la cache principalement sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier, pour l’y fourrer ?

(Ici, il faut encore imposer le silence à Joë Folcu.)

Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte, tantôt dans celles de son gilet à moitié cousues et qu’il tâte fréquemment. Mais à la fin ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins en moins sûres, et il vient d’en trouver une dernière dont il est content.

Or, la vieille lui demande selon la coutume.

— As-tu la clef de l’armoire ?

Le vieux ne répond pas.

— Es-tu sourd ?

Le vieux fait signe qu’il n’est pas sourd.

— As-tu perdu la langue ? dit la vieille.

Elle le regarde et s’inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses. Pourtant, sa mine n’est pas d’un homme qui se trouverait tout à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l’effroi.

— Où est la clef ? dit la vieille ; c’est à moi de la garder, maintenant.

Le vieux continue de remuer la tête d’un air satisfait, les joues près de crever.

Et la vieille comprend. Elle s’élance, agile, pince le nez du vieux, lui ouvre par force au risque d’être mordue la bouche toute grande, y enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de l’armoire.

Ce cher Joë Folcu ne tient plus en place. Ses yeux roulent, comme s’il avait eu la clef en bouche. Donnons-lui le plancher, passons-lui le crachoir. Sa chique le fatigue.

Ce conte, s’écrie-t-il, n’est pas digne d’un Canayen. Jamais Le Paroissien de Saint-Oursne le publierait.

— Un vieux de chez nous, fit-il, plus avare que le père d’Eugénie Grandetet moins avare que le père Poudrier de Sainte-Adèle, aurait avalé la saudite clef, et serait mort, avec son mystère, comme dans Justinede P.-J. Toulet.

Selon le « conteur résident », la France n’a point tort d’immigrer en Amérique. À Saint-Ours, on peut encore apprendre à conter. Ici, un avare ne confie pas à sa femme le soin même temporaire de cacher la clef d’un trésor, que son corsage soit ou non repoussant.

Un bon chiqueur canayen, un bon client de Joë Folcu, n’aurait pas été le dupe de sa vieille. Clef en bouche, déposée comme il se doit pour une chique, entre les molaires et la joue, le vieux n’eût pas été muet.

— Chez nous, on ne se fait pas « déchiquer » par une femme, pas plus qu’on ne l’avale. Une clef se porte avec élégance, tout comme une chique, même en soirée mondaine.

Et Joë Folcu terminera le conte en indiquant un moyen plus pratique de cacher la clef du trésor.

— Ayez une bonne serrure automatique, celle qui se ferme, en poussant la porte, sans l’aide de la clef. Déposez la saudite clef dans l’armoire, avec le trésor, et fermez la porte.

Si j’ai bien compris, le « conteur résident » insiste pour que le vieux et la vieille « s’enferment dehors ». C’est ainsi que les trésors, à Saint-Ours, se conservent plus longtemps.

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