Chapitre 65 Une de fermée, une d’ouverte
La mère Limoge, à l’âge de soixante-quinze ans, réunissait tous les éléments de la « bonne mort ».
Raccourcie jusqu’à une complète abréviation, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, disait d’elle :
— Y’en restait pu pantoute…
Mais la mère attendait, pour décéder convenablement, que son arrière-petit-fils, le candidat-pilote Adrien Limoge, eût gagné ses ailes. Elle voulait, en définitive, le voir survoler le clocher de Saint-Ours.
Certains soirs, lorsque les hirondelles zigzaguaient au-dessus de l’église, la petite vieille s’attardait dans sa fenêtre jusqu’à ce que l’ombre eût envahi le coq de l’église. Elle attendait de pouvoir constater que le petit pût en faire autant, disait-elle.
Mais il est des échéances qu’on ne peut remettre indéfiniment. Lorsque la mère Limoge mourut, les hirondelles étaient encore seules à survoler le clocher.
Lorsque le cortège se forma, les porteurs, pour se conformer tout simplement à l’usage, étaient au nombre réglementaire de six, car la vieille avait été déposée dans un cercueil d’enfant.
— Le vent aurait pu nous l’arracher des épaules, disait encore Joë Folcu. Elle aurait pu voler avant le petit Adrien.
En route vers l’église, le cortège semblait pousser le corbillard plutôt que les chevaux le tirer. Chacun portait son chapeau à bout de bras, comme s’il eût fait chaud, ou après un effort. Des vieux boitaient, mais sans ondulation classique. Cette marche semblait douloureuse, mal venue, comme prématurée.
En fait, jusqu’à l’heure des funérailles, on avait cru à la soudaine arrivée, dans Saint-Ours, du jeune aviateur. Le cortège n’était pas complet. L’uniforme bleu ciel du petit-fils Adrien manquait. Pourquoi le petit-fils de grand-mère Limoge n’était-il pas venu à Saint-Ours pour les obsèques de la vieille ? L’annonce de sa mort lui était pourtant parvenue dans son école d’entraînement.
Personne, dans le cortège, n’osait l’avouer, mais l’absence du képi bleu de l’aviateur justifiait le malaise déjà constaté derrière le corbillard. À vrai dire, dans ce beau matin de juin, les hirondelles par sympathie ne dépassaient pas la flèche du clocher dans leurs envols.
Sur le parvis de l’église, on eût dit que le cercueil avait pris subitement du poids. Les porteurs se rendaient-ils compte qu’ils manquaient de désinvolture en gravissant les degrés du grand perron ?
Après les funérailles, c’est au bord de la fosse que tout rentra dans l’ordre. Subitement, chacun fut allégé d’un poids inexplicable. L’air était plus respirable, le cercueil moins lourd lorsque les porteurs le déposèrent dans l’herbe du cimetière.
Comme chacun eut la conviction enfin que le petit-fils Adrien ne surviendrait pas, c’est à ce moment qu’un vrombissement d’avion fit lever toutes les têtes. Une petite croix noire se dégageait de l’horizon pour se diriger au-dessus de la cérémonie de l’enterrement.
Voilà bien un semblant de bénédiction auquel tout le monde s’était peut-être attendu. Le subconscient l’avait sans doute prévu parmi l’assistance. L’aviateur était venu à son heure et le clocher de l’église allait être survolé.
Lorsque la bière fut descendue à bout de câble dans la fosse, le petit-fils de la vieille Limoge s’était livré, au-dessus du cimetière, à des manœuvres de vol que chacun s’empressa de confondre avec des exercices de salut ultime. La croix volante se faisait voir sur tous ses angles en effectuant des montées verticales et des plongées acrobatiques. Quelquefois, l’avion disparaissait pour descendre jusqu’à quelques cents pieds du cimetière.
Pendant la prière des morts, avant que la terre ne recouvrît le cercueil au fond de la fosse, plusieurs des assistants songeaient à l’orgueil dont se fût affublée la vieille si elle avait pu suivre de sa fenêtre un tel déploiement.
Dans Saint-Ours, qui ne connut même pas la rumeur d’un chemin de fer, une vingtaine de scieries n’eussent pas recouvert ce nouveau vrombissement. Même le fracas des angélus n’aurait pas prévalu. Lorsque l’avion frôlait la terre, une trépidation s’emparait des poitrines et tenait lieu d’une grande émotion.
Autour de la fosse, le groupe ne vibrait plus de chagrin, mais de véritable joie, tant la venue du petit-fils Adrien s’était produite à son heure.
Comme les fossoyeurs allaient combler la cavité, un brusque mouvement de fuite se produisit dans le cimetière. L’avion, après avoir encerclé le clocher, fonçait à ras du sol vers le cimetière.
Avant de s’écraser contre le mur du charnier, l’avion du petit-fils Adrien avait touché l’amas de terre qui devait recouvrir le cercueil et ce n’est qu’après l’accident que fut constaté, avec horreur, le subit enterrement de la vieille Limoge.
D’une seule poussée, en atterrissant, une aile de l’aéroplane avait comblé la fosse de toute sa terre.
Quant au moteur de l’aviateur, il s’était dans sa chute ouvert une autre fosse non loin de la vieille grand-maman Limoge.
Et Joë Folcu, témoin de l’enterrement et de la tragédie, n’avait pu s’empêcher de conclure cyniquement :
— Pour une fosse de fermée, une autre d’ouverte.
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