Chapitre 66 La bière versée, il faut la boire
Nous étions, entre amis, attablés dans une taverne, trente minutes avant la fermeture.
Le garçon du bar, quelque peu ennuyé par notre manque d’empressement à vider nos verres, circulait derrière nous. En une demi-heure, allions-nous consommer la dernière « tournée », semblait-il s’inquiéter ? En fait, nous n’étions que cinq buveurs, les derniers d’une longue journée, et notre table portait encore une quinzaine de verres.
C’est à l’heure morne, où la bière manque de mousse, et les cerveaux, d’esprit. Tout avait, entre nous, été dit et redit. Il ne restait qu’à vider les verres et nous n’avions plus soif.
Les murs de la taverne étaient garnis de miroirs qui reflétaient notre ennui jusqu’à l’infini. Pour moi, qui ne voyais pourtant pas encore double, ces miroirs nous multipliaient avec nos verres.
C’est à ce moment qu’un vieux monsieur apparaît, dans la fumée du tabac, près de la porte d’entrée, et s’avance vers le comptoir.
Il porte beau, de gris vêtu, et son chapeau melon est bien en place, malgré l’heure. Ses yeux sont rougis. A-t-il pleuré, ou la fumée l’incommode-t-il ? Puisqu’il vient du dehors, la taverne l’a-t-il ébloui ?
Or, ce dernier client, me semble-t-il, d’une longue journée, se dirige d’un pas solide vers le comptoir et se penche, respectueusement, à l’oreille du tavernier. Celui-ci, quelque peu endormi devant ses robinets, s’était levé puis incliné, à sa rencontre, par-dessus le comptoir.
Le vieux monsieur, pendant le mystérieux colloque, dirigeait des regards furibonds vers notre groupe.
Dans mon esprit, où la bière fermente sans mousse, il n’y a pas de doute. Le vieux monsieur parle de nous. Comme j’allais manifester, je ne sais comment, quelque impatience, mon voisin immédiat de gauche, le jeune Siméon, me souffle à l’oreille :
— Ne t’en fais pas, c’est mon père.
Maintenant, l’entretien au comptoir doit achever, puisque le vieux monsieur ne détache plus ses yeux de ceux du jeune Siméon.
— Veux-tu que je te ménage une sortie rapide, suggérai-je, tout bas, à mon voisin, et sans détourner la tête.
Siméon n’eut pas le temps de me répondre, ni de se lever de table. Le vieux monsieur son père venait vers nous.
— Ah ! te voilà toi…, déclara-t-il, en courbant le dos.
À notre table, personne n’avait bougé. Pas même Siméon. Chacun visait son verre, comme s’il eût été plus en danger que nous ! Le vieux monsieur fut-il impressionné par notre attitude ? Son élan s’était arrêté à quelques pas de notre table.
Et, dans mon dos, j’entendais gronder une rafale.
— Je t’ai cherché partout, dans le village, répliquait l’autre, avant de franchir cette porte de taverne !
Puis, il s’était tu. Était-il au bout de son vocabulaire de reproches ? Dans le miroir, où je lève, timidement, un œil, la fumée de nos cigarettes l’estompe. En se taisant, ainsi, pensai-je, va-t-il, de même disparaître ?
Comme tout cela est morne, vu à travers une bière sans effervescence. Malgré l’intrus, le garçon du bar continue à circuler, lentement, entre les tables désertes. De son côté, derrière le comptoir, le tavernier s’est rassis parmi ses robinets asséchés. Il regarde, sans effroi, la gesticulation du nouveau venu. Ne semble-t-il pas qu’il vient de l’autoriser à maugréer ainsi ?
Enfin, nous allons avoir de l’action ! Le vieux monsieur a fait trois pas vers notre table. Il est minuit moins un quart.
Notre groupe est toujours aussi immobile que Siméon lui-même. Devant une telle provocation d’indifférence, le vieux monsieur s’est-il décidé à frapper ? Sinon, pourquoi se rapproche-t-il ?
Pour l’instant, j’ai la tête entre les épaules. Dans mon dos, le père de l’autre s’appuie du ventre contre le dossier de ma chaise. Ainsi, de l’arrière, me prend-il pour son fils, et vais-je attraper une mornifle ?
Mais non, sa main est passée près de mon visage et, sans me frapper, se dirige maintenant dans la direction d’un verre.
J’ai compris, subitement ! Il faut que je me glisse, avec adresse, sous la table, avant que le vieux monsieur, devenu enragé, ne lançât le verre dans la direction du groupe insolent. J’ai un afflux de sang au visage, comme si j’eusse été giflé !
Pendant que l’autre recule de quelques pas, sûrement avec l’intention de lancer le verre, je constate que ma chaise est trop près de la table. Je ne saurais glisser par terre sans la repousser, et je n’en ai pas le temps !
Avant que d’être aspergé de bière (ces verres, nous aurions dit les boire !) et de recevoir au visage des éclats d’un verre fracassé, je jette un regard désespéré sur mes compagnons d’infortune.
Que se passe-t-il ? Aucun n’a bougé ! Et je me retourne tout d’un bloc !
Dans mon dos, le vieux monsieur, le coude levé, buvait lentement son verre de bière…
C’est à ce moment que le tavemier, debout, et les mains à plat sur le comptoir, déclara, simplement :
— Minuit ! On ferme !
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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que je rencontrai le lendemain, me donna quelques précisions sur ma sortie précipitée de la taverne.
— On me dit que tu as renversé trois chaises…
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