Chapitre 67 Le fusil et ses reculs
La première fois que j’épaulai un fusil, je suivis le mauvais conseil de fermer l’œil gauche et j’en éprouve encore un vif regret. Quant à fausser ma vision de tireur, pourquoi n’ai-je pas, au surplus, fermé les deux yeux ?
D’un seul œil, bien en joue, le candidat ne suit que l’allée, entre les deux canons, et la mire prend toute son attention au bord du néant. En dehors de l’objectif, contre lequel cette mire se pose, plus rien n’existe.
— Avec un fusil à deux coups, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, pourquoi se concentrer sur un seul moineau ?
Le bon chasseur doit tirer les deux yeux ouverts. Celui de droite ajuste l’alignement et l’autre ne perd pas de vue le paysage. Que le premier coup de fusil fasse lever d’autre gibier, vous ne perdez rien de sa trajectoire et les canons demeurent en joue pour la seconde cartouche.
— En d’autres termes, conclura Joë Folcu, il est aussi bête à un chasseur de fermer un œil qu’à un plongeur de se boucher le nez.
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Mon premier gibier fut un arbre ! Et celui-là, avant que de lever le coude, comme à la taverne, je l’avais pourtant bien aperçu des deux yeux.
Que voulez-vous, j’étais tendre, à cette époque, pour le gibier, et je savais que la mort de celui-là eût été plutôt lente et même inaperçue.
Ma vieille tante saintoursoise m’avait averti.
— Un jeune arbre « mal écorcé » mourra de sa blessure, à moins que tu la cautérises avec de la peinture…
Allais-je apprendre ce sport de la chasse avec un seau de peinture suspendu au cou ? Il reste que le domaine de mon enfance est riche aujourd’hui en gibier et que plusieurs des arbres y ont grandi avec des brassards peints comme on en voit aux bouleaux qui manquent d’écorce.
J’ai toujours craint le recul des fusils chargés à la poudre blanche. Le meilleur plan de tir, c’est encore couché à plat ventre. On parle de la solide et confortable position du tireur à genou, mais il m’est advenu, couché ainsi en joue, de verser en canoë. On dit que par temps sombre et humide, une forte détonation, par la vibration de l’atmosphère, peut décider la pluie à tomber. Cette fois-là, les nuages furent insensibles, et ce sont les flots de la rivière qui vinrent me rejoindre.
J’ai connu autrefois un chef d’information d’un grand quotidien qui redoute le recul d’un fusil jusqu’à gâcher sa carrière de chasseur.
Celui-là, le matin de ses vacances, était sorti de chez lui sous le fardeau d’un accessoire complet de chasseur aux pluviers. Il était huit heures du matin, et son train ne quittant la gare que deux heures plus tard, c’est dans une taverne qu’il s’était retiré.
De taverne en taverne, en route vers la gare, le chef d’information avait perdu le sens de l’heure et plusieurs des articles de son bagage, dont une lampe à casquette, sa tente, etc. Quelques-uns prétendent qu’il n’avait plus son fusil, le lendemain soir, à quatre rues de la gare.
Trois semaines plus tard, le journal recevait de son chef d’information un télégramme rédigé comme suit :
« Avons blessé un lièvre stop la chasse continue. »
Les « histoires de chasseurs » sont aussi nombreuses que les coups de fusil manqués. Mais il en est qu’on ne peut oublier, après la franchise désopilante dont je viens d’être témoin. Celles-là sont relevées par le conteur qui y va de sa vie.
Un jour que le dessert d’un excellent repas se prolongeait sur des « histoires de chasseurs », nous avions considéré que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’était abstenu d’y aller de la sienne.
— Qu’est-ce à dire ? nous sommes-nous informés.
Et nous apprîmes que Joë Folcu ne pouvait en raconter qu’une seule, et qui ne convenait pas, puisqu’elle était authentique. Sur nos instances, le Saintoursois avait consenti à faire diversion.
Dans un sentier étroit, et gardé par des précipices, dans quelque région des Montagneuses, le conteur d’« histoires vraies » s’était trouvé en présence d’un ours qui n’avait aucun rapport avec ceux de Saint-Ours. La peur lui avait fait échapper sa carabine.
Après une fuite de quelques pas, il avait en plus échappé un revolver de ceinture. Puis son tour était venu de perdre aussi la seule arme dont il disposait, un couteau de circonstance.
— Et tu fuyais toujours, s’enquit-on ?
Pris de désespoir, le chasseur était trop faible pour continuer de fuir. Afin d’en finir, courageusement, il s’était présenté de face.
Joë Folcu, tête baissée vers son assiette, s’était tu. L’histoire, si vraie fût-elle, ne pouvait se terminer sur une pareille vérité.
— Qu’est-il advenu ? demanda l’un.
— Va donc ! Va donc !
Joë Folcu s’était recueilli pour répondre tout simplement :
— L’ours m’a mangé.
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