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Chapitre 68 Un monsieur quelconque

J’ai connu des gens qui portent bien l’anonymat. Ce leur est une seconde nature et leur nom de famille s’oublie aussi vite qu’un numéro matricule. Ceux-là sont nulle part et habitent partout.
Ces « quelqu’uns » de n’importe où, tellement ils sont quelconques, ne s’intéressent à rien et ne retiennent l’attention de personne. Aussi, entrent-ils dans une « chambre à louer » avec la même indifférence qu’ils choisiraient un restaurant. Du prix, uniquement, s’informeront-ils. Le menu doit comporter une soupe, un plat de résistance et un dessert, tout comme une chambre leur offre une patère derrière la porte, un lit et un pot sous le sommier. Puis, à table, ils se couvriront, jusqu’au cou, d’une serviette, comme d’un drap, plus tard, avant de sombrer dans le sommeil.

†

Un soir quelconque dans le siècle, et quelque part dans une ville canadienne, le monsieur en question s’était déshabillé, sans changer de beaucoup sa personnalité, et s’était mis par simple désœuvrement au lit, avant que d’y être forcé par le sommeil.

Sur le dos, les pieds joints comme dans la mort, et les mains croisées sous la tête, comme tout homme sage, avant d’éteindre le plafonnier, il avait constaté que la fenêtre de sa nouvelle chambre était garnie de rideaux et de tentures avec embrasses.

Quel beau sujet de réflexion !

À y regarder de plus près, mais sans bouger dans le lit, le monsieur quelconque avait constaté que le bas des rideaux et des tentures se trouvait effiloché.

— Qu’est-ce à dire ? avait-il murmuré, sans disjoindre les pieds.

Pour l’instant, peut-être n’y avait-il, en effet, rien à dire. Mais lorsque le nouveau locataire, d’un bras allongé vers la bordure du lit, eut vérifié combien les extrémités de son couvre-pieds étaient déchiquetées, une première angoisse commença de l’envahir.

— Je suis parmi des guenilles…

Dans cette chambre sans pénombre, tout ce qui avait nom de tissu, en passant même par une descente de lit, la carpette et les taies d’oreiller, portait la trace d’une déchirure organisée. Tout ce qui « pendait », même les draps en dehors du sommier, laissait voir des effilochures comme des dentelles sans ordonnance. Toutefois, la partie centrale des couvertures avait été épargnée.

Et le premier envahissement de l’angoisse s’était encore exprimé par une même interrogation :

— Qu’est-ce à dire ?

†

Souvent, une « chambre à louer » ne saurait conserver son caractère, en l’absence de quelques milliers de punaises. Leurs taches de sang matineuses n’ont rien, en vérité, que d’écœurant. Il faut être un nouveau venu, dans nos villes, pour s’effrayer, si peu soit-il, de leurs effusions.

Le monsieur en question n’ignore pas les assauts nocturnes de ces insectes. Il sait les repousser sans avoir recours aux fumigations et aux poudres non moins puantes. C’est assez simple pour un familier. Il dort sans éteindre le plafonnier, sachant que la lumière les force à la retraite dans les interstices des boiseries des murailles et des sommiers. Le lendemain, il change de « chambre à louer ».

Mais, que les draps, les rideaux, les carpettes et tous les tissus d’un mobilier aient été mis en pièces par les extrémités, voilà qui changeait de point de vue. Jamais des punaises, des coquerelles, ni des souris n’eussent réussi un tel désordre. L’interrogation : « Qu’est-ce à dire ? » semblait quelque peu justifiée.

Et le monsieur avait sauté du lit !

†

Après examen des lieux, chaussé pour la circonstance, pieds nus dans ses bottines, mais sans renoncer à sa robe de nuit avec échancrures latérales, notre locataire avait constaté que ses vêtements étaient seuls, derrière la porte, sur la patère, à n’avoir pas subi, dans cette chambre, les effets désastreux d’une morsure quelconque.

C’est alors que des plumes d’oiseaux, des jaunes et des vertes, probablement, furent découvertes sous le lit et dans les encoignures de la chambre.

Il avait été, dans cette chambre, précédé, comprit-il, par un locataire habitué à élever des oiseaux en cage, pour les donner ensuite en pâture à ses chats. Les plumes en faisaient foi, et les déchirures des tissus par des griffes.

†

Dans l’obscurité, avant l’aube, les punaises durent se mettre de la partie et des cauchemars habités par des chats innombrables aux yeux phosphorescents et aux griffes acérées. Agriffés aux draps et aux tentures, les chats ont dû labourer les chairs du dormeur. Ces cris empêchèrent les voisins de dormir.

Le lendemain, il avait de la fièvre, et le surlendemain, ce monsieur quelconque était devenu quelqu’un. Deux infirmiers, en entrant dans sa « chambre à louer », déployèrent une camisole de force.

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