Chapitre 69 Avis aux pêcheurs
Derrière sa canne à pêche et dans la pince de sa chaloupe, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne « déroule » plus de corde à pêcher. Sa mouche colorée flotte comme un éphémère. Trop ému pour s’en convaincre, le pêcheur a l’air d’un poisson mort.
Ces lieux ont connu mieux que ça ! pourtant !
Qu’est devenu le Joë Folcu de mon enfance ? Les eaux d’hier reflétaient encore son allure de cocher, fouet en main, sur le devant d’une victoria, et la mouche rasant le flot au bout d’une cinquantaine de pieds de corde. Ici, pour compléter la métaphore, des chevaux fringants ne sont pas attelés à la chaloupe, mais la ligne de pêche n’en calque pas moins avec superbe. Et le poisson, aguiché par la mouche, prétendait sauter comme les oreilles d’une paire de percherons au galop.
Pourquoi, aujourd’hui, le champion pêcheur du Richelieu, bien que la comparaison soit humiliante, donne-t-il l’impression de pêcher aux vers ?
J’ai fini par le savoir. Tout se sait à Saint-Ours, et surtout sur la rivière.
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Cette canne à pêche, qui pend aujourd’hui entre ses jambes, Joë Folcu n’ose pas la brandir par respect pour son vieux père de qui il vient de l’hériter.
À Saint-Ours, et sur le Richelieu en général, l’usage veut que l’héritier d’une canne à pêche ou d’un fusil ne l’utilise qu’un mois après l’enterrement du testateur. Passer outre, précise la coutume, n’est-ce pas manquer de dignité envers l’ancien propriétaire et s’exposer à des réactions conséquentes par delà son décès ?
Il en est ainsi des vêtements d’un mort. Que vous les portiez trop tôt après l’enterrement, des puces vous dévoreraient « tout rond ». Ce n’est pas à dire que le testateur souffrait de démangeaisons avant de s’aliter pour mourir, mais un tel manque de respect se traduit par une génération spontanée de ces insectes dans tous les plis de la garde-robe mortuaire.
Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne disait-il pas lui-même :
— Avant de t’habiller en mort, fais au moins aérer ses guenilles.
Quant au fusil qui fut « couché » sur un testament, et que vous mettez en joue avant date, ses reculs auront la violence d’un coup de pied correctionnel et posthume.
D’une canne à pêche conduite trop tôt à la pêche et brandie à tour de bras, la légende exige que la mouche, après un vol innocent, revienne à rebrousse-poil et pique de ses hameçons acérés les fesses du pêcheur inconvenant.
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Maintenant que le père de Joë Folcu repose en terre depuis une quinzaine, le marchand de tabac en feuilles se contente de « tremper » la mouche, mais il n’ose pas brandir le manche, tout comme un chasseur « promènerait » au bois le fusil d’un défunt, sans ouvrir le feu.
Joë Folcu a des fourmis dans les doigts. Si assoiffé soit-il, à quoi bon lever le coude ? De son côté, dans l’eau claire, le poisson méprise les insectes morts. Le plus petit pêcheur en serait humilié.
Combien de temps la coutume serait-elle observée ? Le Saintoursois est seul dans une anse. Pourquoi se conforme-t-il à ce point ?
Joë Folcu n’est pas aussi crédule que ses concitoyens, mais il connaît les réactions de cette ligne. Les récits de son père sont encore frais à sa mémoire.
Cette canne à pêche a plus de cent ans d’existence. N’a-t-elle pas causé le malheur de son propre père ? Et voici dans quelles circonstanœs.
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Le père était dans la vingtaine, lorsqu’il hérita ce bambou d’un grand-oncle. Sans se conformer à l’usage, il n’avait pas attendu la fin du mois réglementaire et la mouche, une grise, cette fois-là avait pris son envol au bout de cent pieds de corde.
Monsieur Folcu, le père, il faut en convenir, était aussi bon pêcheur, qu’imprudent pêcheur.
Sur la grève, à cent pieds de la chaloupe, se trouvait, par hasard, ou voulu par les dieux vengeurs, une jeune fille quelconque, une Saintoursoise endimanchée d’une longue robe, selon la mode de l’époque.
À bout de corde, la mouche grise voletait, endiablée, et ses ailes, sur le flot, aguichaient le mieux nourri des poissons.
Qui aurait prévu que cet hameçon, pourtant si bien manœuvré, pût s’accrocher à la jupe de la Saintoursoise et découvrir, momentanément, ses jambes ?
Pauvre père ! Ce fut une bien mauvaise prise et le point de départ de tout son malheur. Devenue madame Folcu, la Saintoursoise avait pris la pêche à la mouche en horreur et que de fois le père de Joë fut-il privé de taquiner le poisson à la mouche ?
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Pendant que Joë Folcu, fils, se remémorait cette triste histoire, la canne à pêche lui fut brutalement arrachée des mains. Un maskinongé, avide sûrement de mouches flottantes, happa la sienne au passage et le manche de la ligne familiale, bien mal en mains, avait suivi la capture manquée pour ne plus revenir à la surface.
Le célibat, de nos jours, n’est pas une mince compensation.
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