Chapitre 70 Économies de vacances
Depuis une semaine que je suis en vacances, je constate, au point du jour, la disparition, dans mes goussets, de quelques pièces de monnaie.
Qu’est-ce à dire ? Sur cette île, dans l’ombre de la montagne, à quelques arpents de la rive, ne serais-je pas seul dans ce camp ? Qui donc me visite ainsi dans mon sommeil ?
Puisque je vis en ermite, dois-je maintenant redouter la présence d’un citadin quelconque dans la région ? Vais-je aussi m’offrir le ridicule de tendre un piège à singe autour de mon lit de sangles ?
C’est le premier matin de mon séjour, dans les Laurentides, que j’avais constaté cette anomalie. Levé dès l’aube, comme le veut la coutume d’un journaliste attaché à un quotidien, mon intention était de m’approvisionner au premier village. J’allais monter en canoë, lorsque je me rendis compte de l’absence d’une pièce de monnaie déposée la veille dans ma poche de culotte.
Drôle de disparition, puisque mes billets de banque, mon budget de vacances, déposés dans un autre gousset, n’avaient pas été touchés ! Mon voleur était-il amateur de pièces sonnantes ?
Or, tous les matins, à l’aube toujours, je constatais la disparition d’une pièce de monnaie, généralement la plus grosse, un vingt-cinq ou un cinquante cents, que je les eusse placés dans un gousset ou un autre, sur ma table de nuit et même sous mon oreiller.
N’ai-je pas veillé, certaines nuits, afin d’éclaircir ce mystère ? Il me suffisait, quelques instants avant l’aube, de fermer l’œil, et la disparition, immanquablement, se produisait.
Certaine nuit de vent, il eût été facile, à la faveur du bruissement des feuilles, d’approcher de l’île, en embarcation, et de s’approcher de mon lit. Toutefois, les nuits calmes du nord apportaient la même énigme.
†
Il m’arrive souvent de sortir du sommeil, le matin, par morceaux.
Non que, à la ville, en temps ordinaire, je pose les pieds sur le parquet, tandis que ma tête est encore au creux de l’oreiller. J’ai peut-être le réveil comateux, mais jamais acrobatique.
D’habitude, j’émerge du sommeil, comme d’un bain, et je mets du temps à sécher.
Éveillé avant le point du jour, que de fois ai-je entendu les oiseaux chanter en pleine obscurité ! On dirait le midi d’un aveugle.
Et, les yeux grands ouverts, le premier au rendez-vous, le temps que met le jour à blanchir m’angoisse. N’est-ce pas cela mon état comateux ? Pourquoi, en somme, tant redouter que le jour ne m’atteigne point ?
†
Seul, dans l’île de mes vacances, je n’ai pas l’occasion d’analyser mes réveils. Je n’ai qu’une préoccupation : trouver la solution de ces vols mystérieux.
Au saut du lit, je me dirige vers la dernière cachette de la veille. Que j’aie placé une pièce de monnaie sous une carpette, ou au fond d’une armoire, invariablement, elle a été découverte et subtilisée. Je me suis même endormi, un matin, avant l’aube, la main refermée sur un cinquante cents. Au réveil, mon poing était crispé sur lui-même… et sur le vide.
Dans l’île, on ne peut avoir accès à l’intérieur du chalet que par une petite véranda entourée d’une moustiquaire métallique. Un soir, j’ai recouvert son plancher de sable fin, avec l’intention que mon prétendu magicien y laissât la trace de ses pieds.
Le lendemain, j’étais soulagé d’une pièce de monnaie et nulle « âme qui vive » n’était passée par la galerie. Je m’étais bien douté qu’un farceur aussi habile ne dût pas tomber dans un piège de primaire, mais j’avais quand même voulu me rendre compte de la qualité de sa prudence.
En peu de temps, le bosquet de l’île fut transformé en un campement de la jungle, tant l’ingéniosité des pièges y était observée… et les attrape-nigauds !
†
Pendant une nuit de veille, le souvenir m’est venu d’une histoire que racontait autrefois ma mère, et dans laquelle, enfant, je jouais un premier rôle.
La singularité de ce récit n’était pas étrangère à cette anomalie de mes vacances.
Lorsque j’étais enfant, raconte ma mère, c’était « peine perdue » de me passer des sous. Jamais plus on ne les retrouvait et il semblait que je n’en faisais nul autre usage que de les faire disparaître.
Trop jeune, à la ville, pour que je puisse être laissé seul sur le trottoir, ou même dans les parterres, je ne pouvais être généreux avec mes sous envers mes petits camarades. D’ailleurs, ma bonne ne me quittait pas de l’œil chaque fois que je lui étais confié pour une promenade, ou pour une sieste dans les parcs. En somme, selon les descriptions de ma mère, j’étais constamment en laisse comme un toutou de luxe.
Mais où passaient donc les sous du petit ? s’était-on demandé, jusqu’au jour où je fus mis sous observation avec instruction, surtout, de ne pas fermer l’œil dès que j’aurais une pièce de monnaie en main.
À ce moment, je n’avais pas encore trois ans, et nul souvenir de ce remarquable événement ne me reste. Je fus surpris par ma mère, elle-même, comme je me disposais à enfouir mon sou dans la gueule d’un petit cheval de crin, fixé à des berceaux. Le fond de cette gueule s’ouvrait sur l’intérieur du jouet que j’avais, en définitive, transformé en tirelire.
†
Cette toquade d’enfant, me suis-je subitement demandé, se serait-elle emparée de mon subconscient et, précisément, les nuits de mes vacances ?
La clef de l’énigme, enfin, me fut donnée la veille de mon retour à la ville. À l’aube, je m’éveillai subitement, la jambe prise dans un de mes propres pièges, entre deux arbres, non loin du chalet.
Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, à qui je racontai cette mésaventure, de conclure :
— Mon vieux, te voilà somnambule ! Ma cachette retrouvée dans une brèche d’arbre, j’ai utilisé ces économies de vacances à l’achat de quelques traités sur le somnambulisme.
q