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Chapitre 71 Chacun ses intuitions

Depuis quand le paysage de mes vacances reflète-t-il mes propres sentiments ? En d’autres termes, la journée sera-t-elle pluvieuse du fait que je fus chagriné au réveil ? Je ne vois pourtant aucune relation entre le fond de mon cœur et le haut du ciel.

De son côté, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est d’avis qu’un passant puisse être prévenu, sans intervention humaine, contre un puits dont l’eau, à son insu, la veille même, aurait été, avec malice, empoisonnée.

— Et qui t’en a averti, beau devin, lui rétorquai-je ?

— La cessation, dit-il, de ma soif, dans son voisinage.

Pourquoi conclure sur une coïncidence, même si l’on a l’intelligence de Joë Folcu ?

†

Il reste quand même que je rapporte de mes vacances un témoignage troublant d’« interférence psychique » dans lequel un paysage est venu m’avertir d’une présence inaccoutumée.

Vous direz qu’en littérature toutes les explications sont possibles, mais la scène dont je fus témoin vaut quand même la peine que je vous la raconte, et sans que Joë Folcu y ajoute ses commentaires.

Pendant une sieste matinale, derrière les moustiquaires de ma véranda, mon attention avait été retenue, subitement, par le grand nombre des sapins qui surgissaient du flanc de la montagne.

Pourquoi, ce matin en particulier, me parurent-ils si nombreux ?

Et voici l’association d’idées qui se présenta à mon imagination. Surgis d’un véritable chaos végétal, sur la pente de cette montagne, des sapins aux flèches sombres paraissaient émerger de vieux temples subjugués par une récente végétation.

Que venait faire ici une idée de subsistance confiée à une pieuse montée de sapins parmi cette végétation ? Logiquement, je revoyais en imagination quelque ville d’une autre civilisation, dont les clochers et tourelles domineraient encore des débris de ruines méconnaissables.

Souvent, la nature nous donne des exemples saisissants de logique. Puisque je rêvassais ainsi à des époques antiques, pourquoi des cris rauques, transportés par l’écho, vinrent-ils fixer un âge à ces époques ?

En fait, ces cris, probablement poussés par quelques baigneurs, éveillaient des manifestations de douleur parmi des images de ville antique. Logiquement, ces rumeurs rappelaient, dans ce matin ensoleillé, quelque martyre subi sur une place publique. Aux lamentations du supplicié, j’aimais, férocement, et sans raison apparente, que le bourreau y mêlât des ricanements.

Voilà donc une singulière façon de « jouir » d’un paysage de vacances. Que des sapins éveillent l’idée de clochers innombrables, c’est assez naturel, n’est-ce pas ? Qu’une idée de piété s’y soit adjointe, j’y vois encore de la logique saine. Mais que des cris de baigneurs suggèrent des hurlements de suppliciés et des ires de bourreaux, voilà qui ne convient pas « adéquatement » à l’imagination d’un adulte en vacances.

Coïncidence ! dirons-nous. Soit ! Passons !

†

Vers la fin de la même journée, à l’heure des moustiques et de la pêche, une chaloupe transportant trois pêcheurs se glissa lentement entre mon chalet de vacances et le flanc de la montagne. Quoi de plus naturel, constaterez-vous, n’est-ce pas, que des villégiateurs aient eu l’idée d’entreprendre une excursion de pêche ? Je vous le concède encore.

Toutefois, la singulière image du matin se complétait. Les pêcheurs, redoutant les moustiques, avaient garni leur chaloupe d’un feu à l’étouffée dans une vieille chaudière. La fumée qui s’en dégageait lentement montait comme une offrande généreuse d’encens. Avec les clochers surgissant du feuillage, le souvenir encore vivace des cris de supplicié, le pauvre diable en vacances avait de quoi se sentir vaguement désaxé.

Souvenirs littéraires ! objecterez-vous ? Sans doute ! Mais pourquoi le paysage s’y prêtait-il avec acharnement ?

†

Dois-je spécifier ici que le paysage de mes vacances reflétait mes propres sentiments ? Il y a des années que je n’ai lu des récits historiques et je ne sache pas que je m’étais appliqué la veille à me remémorer des sujets d’hérésie. Je n’étais pourtant pas à la recherche d’un sujet de conte. Je n’aurais eu qu’à écrire à Saint-Ours et Joë Folcu m’en aurait fourni tout un choix.

Le lendemain d’une nuit agitée, je me suis engagé dans la forêt qui recouvre cette montagne. N’allez pas supposer que j’étais à la recherche d’une solution. J’avais même oublié le décor moyenâgeux de la veille, lorsque je suis tombé en arrêt, parmi la brousse, devant une immonde charogne.

Silencieusement, et le jour précédent, m’a-t-on expliqué, des loups avaient dévoré un vieux cheval en passe de liberté et d’herbes sauvages.

Singulière coïncidence, maintiendrez-vous ?

Sans doute ! Sans doute ! Mais on peut quand même, en vacances, éprouver de singulières associations d’idées.

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