‹ Contes Tome IIChapitre 72 sur 76 · Chapitre 72 Mourir pour un chien…

Chapitre 72 Mourir pour un chien…

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, aimait trop son chien pour lui survivre.
C’est du moins ce qu’il prétendait, les yeux secs, derrière le comptoir, et le hachoir à tabac en mains.

Je n’aime pas les chagrins exprimés sans larmes. Ils ont l’air de comporter une décision.

Joë Folcu, armé de son couteau à tabac, n’allait sans doute pas, la boutique une fois fermée, se hacher silencieusement en matière de deuil. Mais je redoutais qu’il s’emparât d’un vieux revolver dont il connaissait l’existence dans ma table de nuit.

J’avais hérité cette arme démodée de mon grand-père. Joë Folcu savait que je n’aimais pas, en souvenir du vieux, à m’en départir. Non pas que je la portais, avec faconde, passée dans ma ceinture, mais elle faisait bien dans ma chambre à coucher, dans un tiroir d’une table de nuit, tout comme un réveil rouillé, dont on ne se sert jamais et qui conserve, dans sa fixité d’aiguille, une petite idée d’éternité pendant le sommeil.

À cette époque, je partageais avec Joë Folcu, pour l’été, son arrière-boutique, et rien ne lui eût été plus simple que d’utiliser cette arme à mon insu.

Or, avant qu’il revînt de l’enterrement de son chien, au bout de sa terre ancestrale et couverte d’herbe sauvage, propice à un cimetière de chiens, j’avais placé le revolver sous mon oreiller et m’étais endormi par contrainte.

À une heure avancée de la nuit, allais-je écouter de nouveau les jérémiades de mon camarade ? Je savais en plus qu’il eût pu s’attarder à la taverne du coin avant de rentrer. Qu’aurais-je fait d’une nuit consacrée, entre deux rots de bière, à l’éloge de cette bête ?

Au fond, j’eus tort de m’endormir profondément au véronal. À mon réveil, dans la matinée, la chambre de Joë était vide et même son lit n’avait pas été défait. De plus, le revolver n’était plus sous mon oreiller.

†

De retour dans mon lit, les yeux au plafond, j’écoutais les rumeurs de la rue. Encore engourdi par le somnifère, j’imaginais le retour de son cadavre au crâne troué d’une balle. Puis je m’endormis de nouveau aux prises avec toute une série de cauchemars.

Pauvre Joë Folcu ! Profitant, la veille, de mon sommeil paisible, il avait dû s’emparer, en pleine obscurité, du revolver qui devait lui être fatal.

N’avais-je pas, en fait, été complice de sa mort ? C’eût été facile, sans me départir de cette arme-souvenir, de vider son baril de ses cartouches ? Dans l’obscurité de ma chambre, comment eût-il trouvé, sans me réveiller, les balles nécessaires à son ridicule chagrin ? Dans le village de Saint-Ours, j’étais le seul à posséder une arme de calibre 32. Ici, les chasseurs disposent plutôt de fusils ou de carabines 44 British.Sachant le chagrin du marchand de tabac en feuilles, personne n’eût osé lui prêter une arme en plein été, pendant la saison interdite à toute chasse. De plus, chacun aurait connu l’usage qu’il eût voulu en faire.

†

Toujours sur le dos, la tête au plafond, chaque grincement de voiture me tirait de mon demi-sommeil. Et j’attendais que l’on frappât à la porte encore close de la boutique.

En présence du cadavre trouvé sur le bord du chemin, la tête percée d’une balle, comment allais-je expliquer mon air somnolent et la disparition de mon revolver ? La complicité présumée de mon attitude n’eût pu être excusée. Devant le coroner de la ville voisine, je ne pouvais plaider ignorance des intentions de mon camarade, puisqu’il n’avait cessé, la veille, et en ma présence, d’exprimer son intention de ne pas survivre à son chien. Les témoins eussent été nombreux.

Saudit ! Joë Folcu ! En voilà une façon de terminer mes vacances…

†

J’étais abîmé dans mes réflexions, lorsque des cris d’enfants se firent entendre dans la rue.

— On l’a trouvé ! On l’a trouvé ! disait quelqu’un d’une voix sourde.

Puis le chien de Joë Folcu se mit à japper avec joie. Il ne pouvait y avoir de méprise. C’était bien sa voix enrouée de vieux chien.

Pour comble de malheur, le chien pour lequel Joë s’était suicidé n’était donc pas mort et c’est bien sur le cadavre de son maître qu’il allait maintenant se mettre à hurler ?

Joë Folcu, qui revenait avant-hier de la pêche, avait expliqué la noyade de la bête. De la rive, le chien s’était mis à la nage, pour se porter au-devant de son maître et, dans l’obscurité naissante de la nuit, il n’avait pas atteint, suivant lui, sa chaloupe en ce moment au milieu de la rivière. Le courant avait dû emporter la pauvre bête déjà trop vieille pour retourner à la rive.

†

Le retour de la bête a facilement pu être expliqué. Elle avait tout simplement nagé jusqu’à la rive de Saint-Roch, en face de Saint-Ours, et ce n’est que dans la journée d’hier que le chien avait été reconnu et ramené dans son propre village. La bête de Joë Folcu avait été trop faible pour se remettre à la nage vers Saint-Ours.

Le plus singulier de l’histoire, c’est que l’explication m’en avait été donnée par Joë Folcu lui-même, le fameux imbécile que je croyais assez impressionnable pour s’être ouvert la tête avec mon revolver.

Mais cette arme, direz-vous, pourquoi s’en était-il emparé ? Avait-il hésité à la tourner contre son propre chagrin ?

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et grand ami par surcroît de son chien, s’était tout simplement saoulé, la nuit précédente, chez quelques amis des rangs, dans quelque arrière-concession, pour mieux pleurer, en définitive, la pauvre bête noyée de joie en son honneur.

Quant au revolver, dans mon empressement à le dissimuler, je l’avais enfoui sous mon traversin.

q

Page 1