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Chapitre 73 Une lettre écrite, il faut l’expédier

Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans l’esprit de sa femme, Robert ne put que s’en prendre à sa propre timidité.
Hélène, de bonne foi, n’avait pas lu ces lettres avec l’intention de lui chercher noise. Mais cette liasse de correspondances, dissimulée parmi sa lingerie, comportait des déclarations d’amour sur lesquelles une femme comme la sienne, malgré toutes les explications, ne pouvait se méprendre.

Que dire d’un époux, qui tiendrait à l’abri, dans ses tiroirs, des lettres renfermant des phrases comme celles-ci :

« Lorsque je te vis pour la première fois, j’ai eu peur de t’aimer et surtout d’avouer l’impression que ta venue dans ma vie eût pu causer sur mon âme. »

Hélène, d’une nature pourtant dépourvue de toute curiosité, pouvait-elle faire confiance à celui-là même qui prétendait n’avoir de place que pour elle dans son cœur ?

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Hélène avait trouvé « cette matière à soupçon » en mettant, disait-elle, de l’ordre dans les tiroirs de son époux chéri.

Ce fut plutôt un commencement de désordre, logé à jamais dans leur vie conjugale.

Au premier abord, Robert ne s’était pas trouvé sans défense.

— Ma chère Hélène, avait-il expliqué, sais-tu au moins à quelle date remonte cette déclaration d’amour, et qui n’est que l’expression d’une crainte en présence d’un sentiment qui n’existait pas encore ?

« Cette matière à soupçon », mais non une preuve tangible, était rédigée au crayon sur un papier à lettre sans âge, à cause de sa qualité, et nullement datée, comme c’est le fait habituellement de toute missive, fût-elle d’amour.

Devant le silence d’Hélène, le « soupçonné » avait poursuivi :

— Avant que ta charmante physionomie se montrât dans ma vie de pauvre célibataire, tu peux supposer, ma chère épouse, que j’ai pu promener mes jumelles sur plusieurs panoramas.

— Cette lettre, que tu as trouvée, par manque de discrétion, dans mes effets personnels, répond sans doute à un sentiment profondément ressenti.

— Là n’est pas la question, de répondre évasivement la pensive Hélène !

— Or, de poursuivre Robert, puisque cette lettre est bien de moi, car tu as identifié son écriture avant de m’accuser d’en être l’auteur, comment peux-tu être assurée qu’elle fût jamais expédiée ?

Ici, Hélène, le nez mouillé par les larmes, avait levé une tête héroïque pour répondre, en scandant les mots :

— Je ne t’accuse pas d’avoir acheté un timbre-poste, ni d’être sorti, par temps de pluie, pour rejoindre le facteur !

Puis elle avait conclu :

— Le mal réside autant dans la pensée et dans l’intention que…

Aujourd’hui, Robert ne peut, disions-nous, s’en prendre qu’à sa propre timidité. Avant d’expliquer ces conclusions, il est permis de supposer que Robert, de par son attitude en présence de son accusatrice, éprouvait plutôt une attaque de vanité.

Cette correspondance n’était pas liée par un ruban à tête de boucle, comme on en trouve dans les tiroirs des jeunes filles, et qu’elles détruisent, au milieu de larmes amères, assez souvent, la veille de leurs fiançailles, mais cette liasse n’en comportait pas moins un passé qui se déployait, aujourd’hui, aux pieds de son épouse, et dont il était fier autant que d’elle-même.

Quel homme n’éprouverait pas un certain petit velours de vanité en présence d’une femme bien-aimée, apprenant qu’elle fut choisie, non pas entre toutes les femmes, mais entre quelques femmes, du moins ?

En fait, Robert, fort ennuyé par cette scène de ménage, ne détestait pas qu’Hélène sache bien que son Robert n’a pas toujours été un puceau avant qu’elle l’épousât.

Pensez donc, un Robert, timide de nature, et qui a toujours évité toutes les aventures galantes, et qui se trouverait de nos jours acculé jusqu’à avouer un passé d’homme amoureux et aimé par surcroît…

De son côté, la petite Hélène était-elle véritablement fâchée d’apprendre que le hasard, aujourd’hui, lui donnait des rivales dont elle avait sans doute eu raison, puisque ces brouillons de lettres étaient antérieurs à son mariage ? Du moins, elle s’appliquait, dans sa vanité, à supposer, pour quelques instants, que ces « papiers » fussent d’un certain âge.

Par ailleurs, elle aurait mieux aimé que ces missives comportassent plus de caractère amoureux. Somme toute, ce pauvre Robert s’en était tenu à exprimer une crainte en présence d’un sentiment sans consistance.

« Lorsque je te vis pour la première fois, avait-il déclaré, j’ai eu peur de t’aimer et surtout d’avouer cet amour. »

Mais oui, songeait-elle, pendant que Robert pérorait, il ne fut en somme qu’un timide sans décision et j’ai dû le conduire par la main jusqu’auprès de mon père.

Laissons s’envenimer l’explication des deux époux et s’abrutir jusqu’à la haine leur subconscient. Dans ce genre de dialogue, il y a toujours un monologue intérieur qu’il faut redouter. N’allons pas plus avant dans leurs « considérant » ou « attendu que »…

Lorsque le soupçon s’est établi à demeure dans l’esprit de sa femme, disions-nous encore, Robert ne put s’en prendre qu’à sa propre timidité.

Parfaitement, puisque cette déclaration d’amoureux hésitant était bien à l’adresse de la pauvre Hélène elle-même, quelques années avant le mariage, et que Robert avait renoncé, par timidité, toujours, à lui expédier.

Le vin versé, il faut le boire, dit le proverbe. Une lettre écrite, il faut quand même l’expédier.

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