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Chapitre 74 Belle fille légendaire

Dans les contes des provinces françaises et même du Canada, recueillis par E.-Henry Camoy, les belles filles y sont représentées sous les traits d’une fée. Elles ont de la fortune et les cheveux blonds. La légende paysanne ou des villes nous les montre voyageant dans un carrosse garni d’or et traîné par des colombes. Des lutins tiennent les guidons. En mariage, invariablement, nos fils éprouvent du bonheur et deviennent les heureux pères de nombreux enfants.

Les contes colportés par Joë Folcu, marchand à Saint-Ours de tabac en feuilles, ne seront jamais cités dans les études conduites en France sur le folklore canadien.

— J’ai bien peur, dit-il, que mes belles filles ne soient pas toutes blondes et que mes auditeurs, pendant les longues soirées d’hiver, n’embellissent pas suffisamment les buggys de nos promenades jusqu’à prendre la « grise » pour un pigeon et, afin de se conformer à l’usage, ne donnent pas à nos gars endimanchés la taille des lutins.

Pauvre Joë Folcu ! Comment voulez-vous qu’il passe à la postérité avec ses récits d’avant-garde, ses belles filles odorantes et ses rythmes de conteurs ponctués de jus de chique à la trajectoire incertaine. Et, d’ailleurs, sa pipe au tabac frais n’est-elle pas toujours éteinte ? Dans les petits bas-côtés, l’imagination des auditeurs manque de fumée pour masquer et embellir la réalité. Ses histoires sont toujours « vraies » et par trop, comme il le proclame lui-même, « forçantes ». Il ne les « excuse » pas assez…

À Saint-Ours, de raconter le marchand de tabac en feuilles, les ruisseaux ne « brûlent » pas, comme le veut la légende en Provence, jusqu’à présenter aux pêcheurs des truites rôties. Les épouvantails de nos champs n’effraient que les oiseaux et même nos enfants ne les confondent pas avec des revenants ou des fées transformées en vieilles mendiantes.

Sur les bords du Richelieu, nos contes n’enrichissent pas la légende française, recueillie par des académiciens. Lorsque l’un des nôtres quittera la maison paternelle, comme un « Canadien errant », il ne laissera jamais un verre d’eau sur sa table de nuit avec mission d’en surveiller les réactions.

La légende veut que l’eau du verre se troublera, le matin, dès que le voyageur sera aux prises avec des difficultés. Chez le paysan du Berry, en France, l’eau qui se noircit apporte un présage de mort et l’un des frères du voyageur se mettra en route à la recherche du malheureux. Son départ sera grandiose. Pensez donc, il s’appuiera sur une canne de merisier, garnie d’épines, et une fée aura mis des fruits d’or et « miraculeux » dans sa besace.

À Saint-Ours, de continuer le conteur public, des soins littéraires sont apportés à nos contes. Dans les verres d’eau trouvés à l’aube, sur les tables de nuit, je ne vis que des eaux troublées par la présence de râteliers confiés « au frais », par les dormeurs, à l’heure du coucher.

Et Joë Folcu a recours à des associations d’idées qui lui sont personnelles pour nous parler « des verres souriants de son enfance » ou grimaçants, selon les rêves du dormeur.

À notre époque chamberlaine, dira encore le conteur saintoursois, le fils en route pour la ville néglige la canne du pionnier et complète son accoutrement par un parapluie. Sa valise ne renferme pas de fruits vermeils, mais souvent plusieurs tablettes de gomme à mastiquer.

— C’est plus commode pour la digestion que pour la mise en recueil des légendes canadiennes.

Le conteur, qui a de la lecture, n’ignore pas les légendaires transformations subies par les « mauvais garçons aux mains des fées ». Il sait que deux frères, comme cela se passe en Normandie, peuvent se transmuer en cheval. L’aîné représente la tête et le puîné, la croupe. Même dans le merveilleux, les aînés passeront toujours les premiers.

Le conte oral ne doit pas être confondu avec la littérature. Ainsi le loup-garou, tant redouté par les habitants de l’île d’Orléans et dans la région du Saguenay, ne peut y trouver place puisque saint Mathieu en parle et aussi Molière, si vous préférez.

Or, Joë Folcu, autrefois rat de bibliothèque, ne saurait passer à l’histoire du conte oral avec des récits de loups-garous. Pour l’instant, il vous parlera d’une belle fille qui fut métamorphosée en laideron, tout comme dans la superstition, mais nullement par l’intervention des lutins ou des sorciers.

En d’autres termes, son conte n’en est pas un qui donne raison au diable.

Il y avait une fois à Saint-Ours une belle fille, si belle que la récolte des moissons en était retardée.

Et pour sûr, de continuer Joë Folcu, car les gars du rang, désireux de se rendre à ses exigences, préféraient travailler à l’usine de la ville voisine pour y gagner plus d’argent. Et la rentrée des grains en était différée d’autant.

Dieu voulut-il l’en punir, ou le diable la jalousait-il ? Il a suffi de l’explosion d’un poêle, expliquait-on, pour lui brûler le visage et la métamorphoser en un laideron.

Ici, la baguette d’une fée fut remplacée par l’essence que la belle fille avait jetée sur le feu pour l’activer.

Plus de tour en buggy, par les beaux jours secs de la fin d’été, près de la lisière des bois. Plus de batailles dans les granges entre forts-à-bras pour conquérir les sourires du laideron. Et les récoltes étaient engrangées, le jour dit.

Mais le laideron avait de la fortune. Parmi ses admirateurs d’autrefois se trouvait un puîné qui n’avait jamais pu l’approcher en raison de la force musculaire des aînés. Chaque fois qu’il levait un regard éploré vers la belle fille, la menace des autres le forçait à une retraite d’amoureux éconduit.

Lorsque chacun se fut éloigné du laideron, lui, le puîné, avait pu lever un œil plus assuré vers sa figure brûlée. Il fut accueilli et, trois mois plus tard, il la conduisait à l’autel.

Dieu voulut-il le récompenser de son sacrifice, ou le diable était-il devenu débonnaire ? Le petit puîné fut récompensé de son courage car, le lendemain de ses noces, il était déjà veuf et héritait l’immense fortune de sa défunte épouse.

La mort du laideron est une autre histoire à elle seule et qui mérite, comme la précédente, de passer à la postérité des contes oraux, tant elle se place bien, et sans littérature, à la fin d’un récit à morale populaire.

La belle fille d’avant-hier soignait des ruches d’abeilles, au bout de son jardin, et pouvait seule s’en approcher. Devenue laideron, les abeilles ne l’avaient pas reconnue… et piquée à mort.

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