Chapitre 4
Un matin, Alexandre de Gavinard fit prier son fils de vouloir bien venir lui parler, en son cabinet.
— Monsieur, lui dit-il, j’ai appris que vous ameniez souvent des femmes à l’hôtel. Il ne manque point d’endroits pourtant où recevoir pareilles visites. Je vous serais obligé, monsieur, d’y mettre bon ordre à l’avenir.
— Mon Dieu ! monsieur, répondit Armand, qui jouait d’une façon gracieuse avec sa canne, j’avais cru pouvoir me permettre ces innocentes fantaisies, car très souvent, la nuit, dans votre propre hôtel, j’ai rencontré la Grecci, Mlle Verdurette, et la petite Héloïse Bompain. Ces dames ne venaient certainement pas pour moi, et je ne suppose pas qu’elles fussent là pour votre cocher.
Le grand financier sourit légèrement, fit un geste de dénégation timide et dit :
— Enfin, monsieur, vous ferez comme il vous plaît. Ce n’est d’ailleurs pas pour cette chose futile que je vous ai prié de venir. Nous avons à causer sérieusement.
— Monsieur, je vous écoute.
— Monsieur, dit Alexandre de Gavinard, en balançant dans sa main un joli couteau d’ivoire, je suis ruiné, radicalement ruiné, aussi ruiné qu’un homme peut l’être. Comment ?… Pourquoi ?… Cela ne vous intéresserait guère, j’imagine, si je vous contais par le menu cette triste histoire. Ce qui vous intéresse, c’est le fait en lui-même. Il n’est malheureusement que trop vrai. Je vous engage donc, monsieur, à ne plus compter sur moi désormais, et à chercher votre existence tout seul et de la façon qui vous paraîtra la meilleure. Je dois vous dire que votre situation ne me préoccupe pas beaucoup, car vous avez montré jusqu’ici une grande intelligence de la vie et vous saurez vous tirer d’affaire sans moi.
— Hé ! monsieur, s’écria Armand, vous en parlez très à votre aise. Voilà, je vous assure, une désagréable nouvelle et qui, précisément, tombe le plus mal du monde. Vous n’ignorez point que je dois épouser Mlle Irma de Rungsberg, et je ne sais vraiment pas si, après… après votre krach, l’affaire sera encore possible. Ce n’est point que vous soyez ruiné qui me gêne, mon Dieu, non ! C’est la conséquence morale de votre… de votre krach qui m’épouvante. Il doit y avoir là-dedans beaucoup de choses fâcheuses, et qui ne sont pas faites pour donner de la considération, ni pour inspirer confiance… Réfléchissez un peu, et voyez si vous ne pouvez retarder l’événement de quelques semaines… Vous me rendriez un vrai service, et qui sait ? peut-être vous en rendriez-vous un à vous-même !
— Vos observations sont fort justes, monsieur, répondit Alexandre de Gavinard. Je verrai.
q