Chapitre 3
C’est dans ces conditions singulières que je pris mon service chez le vieux baron Bombyx… service peu accablant et facile et qui me laissait, je dois le dire, beaucoup de liberté. Je n’avais qu’à soigner Fidèle, laver la voiture, astiquer les harnais. Deux fois par semaine, le matin, je conduisais la gouvernante au marché, chez les fournisseurs, et, le dimanche, à la messe. Il était rare que nous sortions du quartier.
Durant les trois mois que je demeurai dans cette place, nous ne passâmes qu’une fois les ponts, et nous gravîmes Montmartre pour aller chez un drôle de type, un nommé Érik Satie, où l’on avait dit à mon maître qu’il y avait d’étonnants éteignoirs khaldéens, faits d’un métal inconnu, et ornés d’inscriptions magiques. C’était de la blague. Il se trouva que ces éteignoirs n’étaient autres que les boutons de porte de l’ancien appartement d’un nommé Joséphin Péladan, qui est, paraît-il, une espèce de dentiste vendant je ne sais quelles fioles dans les foires… Ah ! la fureur du vieux Bombyx !… Doux et timide à l’ordinaire, dans la vie, il était inflexible et féroce sur le chapitre des éteignoirs !
Ces courses ne m’amusaient pas, car j’avais à subir bien des avanies. Cette vieille jument boiteuse, qui semblait venir, directement, des pâturages symboliques de l’Apocalypse, cette antique voiture, plus apocalyptique encore que la jument, ma livrée, aussi dont la casquette trop large me couvrait entièrement les oreilles et la nuque, et, sur le front grisâtre de la garniture à petites fleurettes, ces deux étranges visages, l’un – celui de la gouvernante – mol et boursouflé, perdu dans les franfreluches d’un mode caricaturale et disparue, l’autre – celui du baron – sec et pâle, avec des yeux toujours effarés, sortant du velours passé de la douillette, comme de son écrin noir, un tout petit ivoire, jauni et frotté par les siècles… tout cela excitait les rires des passants dans la rue. On nous suivait, on nous lançait des acclamations grotesques… Les lazzis insultants pleuvaient sur nous, comme sur des masques crottés, un jour de carnaval pluvieux et sale… Ma dignité eut beaucoup à souffrir de ce ridicule, et plus encore de ce ridicule que de ma livrée, je détestai le baron, qui avait la cruauté de me l’imposer.
Jamais je ne pénétrais dans les appartements de M. le baron. Ils étaient, paraît-il, remplis de vitrines dans lesquelles il rangeait soigneusement, méthodiquement, par époques et par pays, ses éteignoirs. Au dire des gens du quartier, il y en avait pour plusieurs millions… Des millions d’éteignoirs !… Et il en achetait toujours !… La matinée, ce n’étaient qu’allées et venues de brocanteurs. À midi, après son déjeuner, le baron sortait, toujours seul, toujours à pied, et il courait jusqu’à six heures les boutiques de ferraille, les magasins de curiosités… Je ne le voyais qu’à sept heures, tous les matins… Il venait passer l’inspection de l’écurie, et se rendre compte par lui-même « où en était l’avoine ». Puis il caressait la croupe de la jument :
— Ho ! ho !… Fidèle… Ho ! ho !…
Et il s’en allait, sans jamais m’adresser la parole… non par mépris, mais par crainte plutôt, et pour ne point rencontrer mes regards qui – je l’avais remarqué – le troublaient d’étrange façon.
La cuisinière et le valet de chambre m’avaient très mal accueilli dès la première fois. C’étaient de vieilles gens, à face humble, à dos courbé, à gestes de dévots. Je sentis, tout de suite, que ce devaient être de profondes canailles, qu’ils s’entendaient merveilleusement pour voler le patron et mettre la maison – éteignoirs à part – en coupe réglée. Les heures des repas étaient pénibles. Nous mangions silencieusement, à la hâte, nous disputant les morceaux et la bouteille de vin avec des expressions et des mouvements de bêtes ennemies. Et dans leurs faces vermoulues, poussiéreuses, comme les lambris, les solives et les escaliers de cette maison, se levaient, de temps en temps, vers moi, des regards de haine, des regards d’une haine si amère, et en même temps, si lourde, que j’avais peine, vraiment, à en supporter le poids…
Mais c’était surtout ma livrée qui m’exaspérait le plus et me rejetait, le plus violemment, à la porte de moi-même. Quand je l’avais sur la peau – et, par une anomalie étrange, par une invincible perversité, je ne voulais plus la quitter, même en dehors de mon service –, je n’étais plus réellement moi-même. Un autre se substituait à moi, un autre entrait en moi, s’infiltrait en moi, par tous les pores de mon derme, s’éparpillait en moi, pareil à une substance dévoratrice, subtil et brûlant comme un poison… Et cet autre, c’était, à n’en pas douter, l’ancien cocher, le cocher assassin, dont l’âme de meurtre était restée dans les habits que je portais. De quoi était formée cette âme ? Je tentai vainement de le savoir… Était-ce un gaz ?… un liquide ?… un mucilage ?… une réunion d’invisibles organismes ?… J’essayai de tout, pour la tuer !… Je me ruinai en benzine, en camphre, en poudre insecticide, en lavages de pétrole, en pulvérisations savantes des plus sûrs antiseptiques. Rien n’y fit. L’âme résista à toutes les expériences… Et, ô prodige terrible ! ô mystère affreux !… le drap ne fut pas brûlé par une infusion prolongée dans de l’acide sulfurique, tant cette âme obstinée avait imprégné l’étoffe de son immortalité. Non seulement le drap ne fût pas brûlé, mais l’âme y gagna d’être plus active, plus ardente, plus virulente. Je la nourrissais, je la fortifiais de ce qui aurait dû la tuer… Dès lors, je l’abandonnai et m’abandonnai moi-même à son Destin.
Pourtant je voulus lutter. Comme le baron était venu, à son heure habituelle, visiter l’écurie et caresser la jument dans son box :
— Ho ! ho !… Fidèle !… ho ! ho !…
je lui dis, d’une voix ferme :
— Monsieur le baron a tort de ne pas me donner une autre livrée…
Et j’accentuai, en faisant un geste que j’essayai de rendre mystérieux et troublant, et grave aussi :
— Il a tort… que monsieur le baron comprenne enfin qu’il a tort…
— Est-ce qu’elle est usée déjà ? demanda-t-il.
Je regardai fixement le vieux Bombyx, et secouant la tête :
— Non, répondis-je. Cette livrée ne s’usera jamais… elle ne peut pas s’user…
Je sentis qu’un petit frisson courait sous sa longue douillette. Ses paupières battirent comme des persiennes secouées par le vent… il dit :
— Qu’est-ce que cela signifie ?… Pourquoi me dites-vous cela ?
— Je dis cela à monsieur le baron parce qu’il faut que monsieur le baron sache… Il y a une âme dans la livrée. Il est resté une âme dans la livrée.
— Il est resté… quoi ?… quoi ?…
— Une âme, je vous dis, une âme… C’est assez clair…
— Vous êtes fou…
— Que monsieur le baron me permette de lui répondre avec tout le respect que je lui dois… C’est monsieur le baron qui est fou…
J’avais parlé lentement, affirmativement, et j’essayais de dominer ce vieil homme par des regards impérieux. Le baron détourna la tête, et, saisi d’un petit tremblement, il ramena sur sa maigre poitrine les pans lâchés de sa douillette. Et il dit d’une voix timide :
— Ne parlons plus de cela, mon ami. C’est inutile… quand elle sera usée, je vous en donnerai une autre.
Il eut un pâle sourire et il ajouta :
— Vous êtes trop coquet, vraiment… Et je ne suis pas assez riche… Diable !
Alors je n’insistai plus. Mais reprenant une physionomie hostile :
— Soit ! criai-je. Comme monsieur le baron voudra… Et s’il nous arrive un malheur, c’est monsieur le baron qui l’aura voulu… Au diable !
Je saisis la fourche et remuai violemment la paille du box…
— Ho ! ho ! tourne Fidèle !… Ho ! ho !… Fidèle !… Ho ! ho !… sacrée rosse.
La paille volait aux dents de la fourche ; quelques parcelles de crottin frais allèrent éclabousser la douillette du baron. Et la pauvre Fidèle, étonnée de cet emportement, piétina de ses sabots raidis, le dallage dur de l’écurie et se rencogna dans l’angle de la mangeoire, me regardant d’un œil inusité, comme on regarde les fous dans les asiles…
Le baron m’arrêta. Et il me demanda :
— De quel malheur parlez-vous ?
Dans sa terreur, il eut pourtant la force de hausser les épaules. Et je répliquai :
— Est-ce que je sais, moi ?… Est-ce qu’on sait ?… Avec une âme de démon comme celle-là… Au diable !… au diable !…
Le vieux Bombyx jugea prudent de quitter l’écurie. Il fit bien. Car, à cette minute même, je sentais, réellement, physiquement, l’âme de l’ancien cocher s’agiter en moi, descendre en moi, se couler dans mes membres, et, au bout de mes mains, pénétrer dans le manche de la fourche, qu’elle gonflait comme un autre bras, de l’invincible, du torturant, du rouge désir de tuer…
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