Chapitre 4
Redouté de mon maître, repoussé des gens de l’office et chassé de moi-même, je ne tardai pas à devenir une profonde crapule, et cela sans efforts, sans luttes intérieures, tout naturellement. Paresseux insigne, effronté menteur, chapardeur, ivrogne, coureur de filles, j’eus tous les vices, toutes les débauches, les pratiquai avec une science merveilleuse de leurs pires secrets, comme s’ils m’eussent été une habitude déjà longue. Il me semblait que j’étais né avec ces terribles et ignobles instincts que, pourtant, je venais d’hériter avec la livrée de l’autre. Ah ! le temps était loin où, chez le brave notaire de Vannes, serviteur inquiet et plein de zèle, je tremblais de ne jamais remplir assez rigoureusement mes devoirs, où je me tuais pour ne pas laisser un grain de poussière sur la robe du petit cheval, où je dépensais des forces de débardeur à frotter les cuivres, à faire reluire, par exemple, l’acier d’un mors, anciennement gravé par la rouille. Mais il ne restait plus rien de ce petit homme actif, laborieux, dévoué et timide que j’étais, quand j’étais moi-même.
Maintenant, mon service, pourtant si facile et rétribué au-delà de ce que j’avais espéré, je le négligeais complètement. Fidèle était mal tenue, sale, les jambes jamais faites, la tête malpropre, comme celle de quelqu’un qui reste huit jours sans se raser. D’innombrables équipes de vermines habitaient sa crinière et sa queue que j’avais pris le parti de ne jamais plus peigner ni laver. La plupart du temps, j’oubliais de lui donner à manger. Il n’était pas rare que huit jours se passassent sans que je fisse, sur elle, le simulacre d’un pansement. Il m’arriva même de la blesser au genou, d’un coup d’étrille, que je lui donnai sans raison. Le genou enfla, enfla. Le vétérinaire déclara que c’était un accident très grave, et prescrivit des ordonnances que je me gardai bien d’exécuter. De quoi je me félicitai, car la pauvre bête guérit plus vite, sans doute de n’avoir pas été soignée. Il faut toujours s’en remettre à la nature, voyez-vous… Elle seule sait exactement ce qu’il y a dans le genou des vieilles juments, comme dans l’esprit obstiné des vieux Bombyx, et aussi, et surtout, dans la mystérieuse livrée des cochers… Elle seule, ah ! oui.
Ma vie, vous la voyez d’ici, je suppose, et sans qu’il soit besoin de la narrer en ses détails. La nuit, chez les filles, de qui je sus, promptement et sans éducation préalable, tirer de notables profits ; le jour, chez les marchands de vins, où mon temps s’écoula à jouer au zanzibar, avec d’étranges compagnons, rôdeurs de faubourgs, écumeurs de banlieues, pas mal sinistres, qui venaient voir s’il n’y avait point de bons coups à préparer dans le quartier. Braves types d’ailleurs, généreux à leur manière, et rigolos, ils ne tarissaient pas de m’amuser, avec leurs vieux complets anglais à carreaux, leurs casquettes à côtes de drap clair, et leurs bijoux, dont chacun avait une histoire sanglante ou d’amour. Tout de suite, ils avaient compris que j’étais quelqu’un de « leur bord ». Et ils parlaient devant moi, à cœur ouvert, en amis, en frères.
— Ce quartier est admirable… disaient-ils. Nul autre ne possède de pareils trésors. C’est plein de vieilles demoiselles, dames et veuves, seules ou mal gardées, dévotes en diable, chez qui l’on peut honnêtement travailler, rafler de vrais sacs et d’abondantes monnaies qui ne doivent rien à personne. C’est plein aussi de très curieux vieillards, rentiers, collectionneurs, avares et maniaques de tous genres, où la récolte serait bonne. Seulement voilà, les vieux, on n’en finit jamais de les estourbir… Le surin s’ébrèche sur leurs os… Ils ont un sacré cuir, dont on ne peut pas venir à bout. C’est le diable à tuer !
Ils racontaient de sauvages histoires, d’horribles et lentes agonies de vieux, dans le farfouillement du couteau ; épouvantables boucheries, crimes atroces, évoqués avec des voix grasses, ricanantes, et qui, loin de me faire frissonner d’horreur, m’exhaltaient plus que des poèmes et des musiques un artiste, me soûlaient plus que l’alcool un ivrogne, me faisaient monter au cerveau l’ardente fumée des ivresses de sang.
Plusieurs fois, les coudes sur la table, le menton tout dégouttant de vin dans les mains, graves et tranquilles, nous philosophions sur le moyen de nous introduire, la nuit, chez le vieux Bombyx…
— Je le connais… Ce qu’il doit avoir la peau dure, celui-là ! Ah ! malheur ! c’est tanné !… disait l’un.
— Faudrait partager avec le valet de chambre… et il n’a point une gueule d’honnête homme… disait l’autre.
— Y a du pour… y a du contre !… disait un troisième. C’est chanceux.
Et un quatrième me disait :
— Ses éteignoirs !… Qu’est-ce que tu veux que nous fichions de ces éteignoirs ?
Ce projet, pourtant, me souriait. Vingt fois je le remis en discussion, quand l’absinthe flambait dans les yeux de mes doux amis. Néanmoins, il en resta là.
Si le vieux baron, maniaque et méticuleux comme il était, se montra content de mes services, ah ! vous devez bien le penser… il enrageait. Seulement, il n’osait pas me faire la moindre observation. À sa petite tournée réglementaire dans l’écurie, le matin, je sentais qu’il s’était bien promis de m’adresser des reproches, toute sorte de reproches… Mais, dès son entrée, je le regardais d’un œil si dur que je lui renfonçais immédiatement dans la bouche les paroles prêtes à en sortir. Alors, il tournait et retournait dans le box, mal à l’aise, avec de pauvres petits gestes gauches, et il balbutiait, d’une voix tremblante, quelques mots incohérents :
— Très bien… c’est très bien… Ah ! ah ! bon crottin… un peu sec… mais bon tout de même… bon, bon crottin…
Pour augmenter son trouble, je criais :
— Il n’y a plus d’avoine…
— Comment ? il n’y a plus d’avoine ?… vous en êtes sûr ?… Pourtant il doit y en avoir encore pour douze jours…
Et je grognais :
— Ah ! ah !… est-ce que M. le baron s’imagine que je la mange, son avoine ?
— Bien… bien… bien… Je me suis sans doute trompé… je vais écrire, aujourd’hui… Bon crottin… très bon crottin… un peu noir… mais bon… bon…
Finalement, caressant, à sa coutume, la croupe de la jument, il disait :
— Pauvre Fidèle… Ho ! Ho ! Fidèle !
Et il s’en allait de son pas vacillant et menu…
Un matin, j’étais rentré ivre et je m’amusais – histoire de rire – à peindre en rouge la crinière et la queue de Fidèle. Le patron apparut.
Le premier moment d’étonnement passé, il eut la force de me demander :
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— Ce qui me plaît… répondis-je… Et de quoi te mêles-tu, vieux grigou ?… Moi, à mon écurie… toi, à tes éteignoirs !… Est-ce compris ? Allons… oust !
Le vieux baron appela à lui tout son courage et il me déclara solennellement :
— Votre service ne me plaît pas… Je vous donne vos huit jours… Vous partirez dans huit jours…
— De quoi ?… de quoi ?… Répète un peu… Non, là, répète, pour voir.
Je cherchai ma fourche… Mais Bombyx avait disparu. Je lui criai, tandis qu’il filait dans la cour :
— C’est bon… c’est bon… Moi aussi, j’en ai assez de ta baraque… J’en ai assez de ton sale mufle… Entends-tu ?… Hé ! hé !… Entends-tu, vieux fourneau ?
Alors je quittai l’écurie, m’habillai à la hâte et sortis… Une vraie bordée, et qui dura trois jours et trois nuits.
Ce ne fut que le quatrième jour que, très vite, pouvant à peine me tenir sur mes jambes, je réintégrai la maison de la rue du Cherche-Midi, au petit matin… Je dus attendre, assis sur le trottoir, parmi les ordures, que la porte s’ouvrît… Je n’avais pas d’autre idée que de me coucher, cuver mon vin, dormir des heures, des heures et des heures… Non, en vérité, je n’en avais pas d’autre… Et quelle autre idée pouvais-je avoir avec une telle ivresse qui liquéfiait mon cerveau et me soulevait l’estomac en lourdes houles de nausées ?…
Je trouvai la porte de ma chambre fermée à clef, la porte du grenier ouverte… Je pénétrai dans celui-ci et, d’un bloc, je me laissai tomber sur les bottes de foin, qui me parurent un lit mœlleux et charmant.
Je n’étais pas là depuis dix minutes que le vieux Bombyx montra, dans le rectangle de sa porte, sa silhouette courbée, cassée, tout en angles étranges. Il venait chercher une botte de foin, pour Fidèle, et je compris que c’était lui qui, durant ces trois jours d’absence, faisait mon service… Cette constatation m’amusa.
Il ne m’avait pas vu, il ne savait pas que j’étais rentré… Et, grognant tout seul des injures à mon adresse, sans doute : « Bandit !… Misérable ivrogne !… Assassin ! » il s’approcha de moi, si près, que sa main me frôla.
Instantanément je fus dégrisé… Je sentis qu’une joie immense, presque voluptueuse, pénétrait en moi, coulait en moi, je ne sais quoi de puissant qui rendait à mes membres leur souplesse et leur force. Je saisis la main du vieux, je l’attirai près de moi, d’un coup sec. Il tomba en poussant un cri… Mais, de ma main restée libre, j’avais pris une poignée de foin que je lui enfonçai dans la bouche. Et, me relevant d’un bond, et tenant sous mes genoux le maigre vieillard, je lui serrai, autour du cou, mes deux mains, où il me sembla que toutes les forces éparses dans la terre venaient d’affluer…
Je restai ainsi longtemps, longtemps, car je me rappelais les paroles de mes amis : « Les vieux, c’est le diable à tuer ! » Puis, quand ce fut fini, j’empilai sur le cadavre des bottes et des bottes, et de la paille… Et, soulagé, heureux, je m’allongeai sur la pile, où je m’endormis d’un sommeil profond et très doux… sans rêves.
q