Chapitre 3
Le petit bossu !… Je ne pouvais pas le croire. Non… non… Quand je passais devant ses fenêtres, encadrées de vignes, et que je la voyais, penchée sur son ouvrage, les bras nus, la nuque toute rose, rayonnante de toutes les gloires de la chair, tout en moi protestait contre cette prostitution absurde et infâme… Non… non… ce n’était pas vrai.
Pourtant, je voulus en avoir le cœur net.
Un après-midi que Marie était venue apporter du linge à la maison et que nous étions seuls, tous les deux, dans la maison, je lui demandai brusquement :
— Marie… Est-ce vrai que tu aimes le petit bossu ?
— Oui… fit-elle… je l’aime…
À cette question qu’elle ne devait pas attendre de moi, elle n’avait pas eu la moindre secousse, marqué le plus léger étonnement… Cela m’irrita profondément…
— Je ne te demande pas si tu aimes le petit bossu… je te demande si tu es sa maîtresse… Comprends-tu ? Ce n’est pas la même chose…
Marie hésita un instant, puis, avec des regards méchants, elle me dit :
— Oui… je suis sa maîtresse…
— Ce n’est pas vrai, criai-je… tu mens !…
Et je me mis à rire, d’un rire pénible, qui ressemblait plutôt à un grognement.
— Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai !… C’est pour me taquiner que tu dis cela…
Sans rien répondre, elle avait déposé son panier sur une table de la pièce où nous étions, et, les poings sur les hanches, dans une attitude de menace ou de défense, elle fixait sur moi des yeux ironiques, agressifs et sans peur… Le soleil qui entrait par les fenêtres ouvertes faisait reluire sa chevelure comme un bloc d’or. Et, en ce moment, je la désirais comme jamais encore je ne l’avais désirée…
J’étais devenu pâle ; le sang affluait dans mon cœur, comme chantent les remous d’eau dans une écluse qui se vide…
— Pourquoi es-tu sa maîtresse ?… repris-je après un silence, sur un ton moins dur et presque douloureux.
Marie répliqua simplement :
— Parce que je l’aime…
— Et pourquoi l’aimes-tu ?
Elle haussa les épaules, commença de vider sur la table avec méthode son panier plein de linge et dit encore :
— Qu’est-ce que ça vous fait ?
— Pourquoi l’aimes-tu ?
J’avais mis dans cette interrogation réitérée, concentré tout ce qu’il y avait en moi de puissance amoureuse, de séduction charnelle, et de sourde colère aussi… Elle répondit :
— Parce qu’il est beau !
— Je te défends de te moquer de moi ainsi !
Marie ajouta gravement :
— Et il est beau parce qu’il est pauvre… parce que tout le monde l’insulte ou le bat… parce qu’il est malheureux…
— Ah ! ah ! ta pitié, je la connais !… m’écriai-je. Moi aussi, j’ai de la pitié… mais je n’ai de la pitié que pour les forts, les grands, les riches, les heureux… Toi… Ah ! ah !… tu l’aimes, coquine… Oui… oui… tu l’aimes… parce que les bossus… enfin… parbleu !…
Mais redevenant subitement tendre :
— Écoute, Marie, suppliai-je… moi aussi je sais de l’amour tout ce qu’en savent les bossus… j’en sais même davantage… Viens ici, Marie !…
Mais Marie ne bougea pas… ne me regarda pas… Elle continuait de ranger sur la table son linge, dont elle faisait des tas.
— Regarde-moi, Marie. Je suis beau, moi, je suis un homme… Et si c’est le vice que tu aimes, je t’assure que je suis plus vicieux que tous les bossus réunis. Écoute… Ce n’est pas possible que tu te donnes à un tel monstre. C’est un crime, le plus grand des crimes. Oui, oui, un crime envers toi-même, envers Dieu, la nature, l’Espèce et moi-même, nous ne pouvons tolérer un tel attentat contre toutes les lois de la vie. As-tu lu Darwin ? Lis Darwin. Je te le donnerai à lire. Et tu verras ! Toi, la force, la santé, la splendeur de la chair, avec ce monstre ? Allons donc ! je te dis que c’est impossible ! Ou bien alors, rien n’existe plus ; il n’y a plus d’harmonie, de beauté, d’équilibre, il n’y a plus rien, à cause du caprice monstrueux d’une femme. Et ce n’est pas seulement Dieu qui proteste et qui te punira, ce n’est pas seulement la nature que tu outrages, et l’Espèce que tu avilis, c’est… c’est… c’est…
— C’est vous qui êtes une espèce de je ne sais quoi !… interrompit Marie qui, ayant vidé son panier et fini de ranger son linge sur la table, reprit son panier et se disposa à sortir.
Je n’essayai pas de la retenir, tant je sentais mon impuissance sur elle. Oui, je sentais réellement que jamais je ne ferais passer dans son âme le moindre désir de moi, dans son esprit la moindre compréhension de la science moderne. J’aurais pu lui dire encore :
— Vois la belle, la splendide, la glorieuse œuvre d’humanité que nous pourrions faire ensemble. Avec quelle joie exaltée, beaux et forts comme nous le sommes tous les deux, nous pourrions travailler à l’amélioration de l’Espèce, et, par conséquent, au grandissement de la patrie !
À quoi bon ? Puisque, quand je lui parlais de l’Espèce, elle s’imaginait que c’était une injure que j’adressais au petit bossu. Je la laissai partir. Et comme elle partait, je dis d’une voix bredouillante de colère et de dépit :
— C’est bien !… Je ne te parlerai plus de rien… plus jamais… Tu n’es pas digne de vivre la vie que je t’offrais, de collaborer avec moi à l’œuvre du bonheur universel… Je te livre à ton destin… Va-t’en… va retrouver ton monstre… Pâme-toi sur sa bouche fétide, sur ses dents cariées… Frotte ton corps aux aspérités de sa bosse… Emplis-toi de la laideur horrible de ses regards… mais hâte-toi… Et n’accuse que toi-même si, bientôt, il y a des malheurs ici… Car il y aura des malheurs ici !…
Elle répondit simplement :
— Je ne vous crains pas. Et le petit bossu que j’aime ne vous craint pas non plus… Et c’est vous qui êtes laid… parce que vous êtes méchant… Et c’est vous qui êtes une espèce… et un… je ne sais plus comment vous avez dit… Et si jamais vous touchez et faites du mal au petit bossu que j’aime… ah ! ah ! ah !…
Sur ce rire, sur les éclats de ce rire qui ne rimait à rien, elle ouvrit la porte et disparut. Avec toutes les rages dans le cœur, j’entendis ce rire dans le corridor, puis dans le jardin, puis derrière la grille.
— Je me vengerai… je me vengerai… je me vengerai !… criai-je.
Mais elle ne pouvait plus m’entendre, et le rire s’était éteint, et le soleil entrait toujours, par les fenêtres ouvertes, et n’éclairait plus comme un nimbe d’or, la chevelure de Marie.
— Oui ! oui ! Je me vengerai !…
Je restai là, longtemps, à humer, comme une bête lubrique, l’odeur de femme que Marie avait laissée dans la pièce… cette odeur infernale qui me mettait du feu dans la poitrine et faisait bouillir le sang de mes veines à gros bouillons.
— Je me vengerai !… Et je vengerai Dieu… la nature… l’Espèce…
« C’est vous qui êtes une espèce de je ne sais quoi !… »
Il n’y avait personne dans la pièce… Il n’y avait que le chat, qui dormait sur une chaise, et les petits tas de linge rangés par Marie sur la table… Était-ce donc l’odeur restée qui avait poussé ce ricanement ?
— Je me vengerai… je me vengerai !
Je sortis, la tête lourde, l’âme mauvaise et grondante. Et j’allai, au carrefour des Trois-Fétus, dans un sale bouchon, où je restais à me saouler, avec des rouliers, jusqu’à la nuit.
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