‹ Contes Tome IIChapitre 53 sur 60 · Chapitre 4

Chapitre 4

A cinq kilomètres du village, il est un endroit, désert et farouche, qu’on appelle la Fontaine-au-Grand-Pierre. Je ne sais rien de plus lugubre. C’est, au bas d’un coteau pelé, lépreux, tapissé çà et là de maigres bruyères jamais fleuries, un vaste trou qu’on dit avoir été jadis une fontaine. Le trou s’est tari à la suite d’un miracle ou, plutôt, d’une vengeance céleste dont aucun, parmi les plus vieux de la contrée, n’a pu m’expliquer le sens. Ce trou est extrêmement profond, et même, si j’en crois la rumeur publique, sans fond, comme l’enfer… J’ai constaté ce phénomène qu’on n’entend pas tomber les pierres qu’on y jette… Des ronces épaisses, enchevêtrées, des clématites sauvages, enlacées les unes aux autres, ferment sa gueule noire et sans voix. À gauche du trou, sur une largeur d’à peu près deux cents mètres, s’étendent des sortes de tourbières où ne croissent, entre des flaques d’eau brunâtre, qu’une herbe grise, sale, et, de-ci, de-là, quelques prêles plus verts. L’aspect de tout cela est singulièrement sinistre. Pourtant, à la droite du trou, dans une fente du coteau, une oseraie pousse très fraîche, très puissante de végétation, et dont les longs brins brillent comme des tiges d’or… Les légendes transmises de génération en génération sur ce lieu maudit sont si terribles, d’année en année, d’une terreur plus vague, plus imprécise, que les gens s’écartent de la Fontaine-au-Grand-Pierre avec épouvante, comme si c’était un endroit de mort, une terre enchantée… Il est encore accrédité, parmi nous, que des fantômes y reviennent la nuit, et des bergers, en traversant le coteau de bruyères, ont, même en plein jour, vu distinctement flotter, au-dessus du trou, des âmes, les unes toutes blanches, les autres toutes rouges, et qui ne semblaient guère catholiques…

De tous les habitants du village et des villages circonvoisins, seul le petit bossu osait s’aventurer jusque-là. Et c’était juste, après tout. Car sa figure et son corps de gnome complétaient admirablement le paysage… Ils étaient faits l’un pour l’autre. Pourquoi et comment eût-il mieux aimé les belles prairies fleuries et les allées mystérieuses de la forêt, et le resplendissement des champs sous le soleil, et la vie mouvante, chantante, toute de reflets et de frissons, de la rivière ? Sa laideur et sa difformité en eussent été décuplées ; tandis que, dans l’horreur de ce lieu, il s’harmonisait le mieux du monde aux bosses de la pierre, aux chétivités de l’herbe, aux surfaces immobiles et sans reflets des eaux mortuaires…

La vérité est que, vannier habile, le petit bossu, trouvant l’osier excellent, venait faire sa récolte de beaux brins fins et flexibles qu’il savait, avec une adresse incomparable, transformer en jolies corbeilles, en paniers de toutes les formes, qu’il vendait aux marchés des environs. Mais, si simple qu’elle fût, l’explication de ces promenades n’était pas suffisante pour l’esprit de gens hantés sans cesse par l’idée du surnaturel. D’ailleurs, dans ma haine de ce monstre, j’avais contribué à faire croire qu’il n’allait à la Fontaine-au-Grand-Pierre que pour des rencontres démoniaques, et pour y célébrer des cultes terrifiants et défendus… Et je disais souvent, sur un ton de prophète :

— Vous verrez qu’un jour les diables le jetteront au fond du trou !…

Un jour que j’étais encore plus irrité qu’à l’ordinaire, je me décidai, moi aussi, à me rendre à la Fontaine-au-Grand-Pierre. Quand on est sous l’empire d’une passion obsédante et malheureuse, les paysages coutumiers vous sont un intolérable ennui, quand ce n’est pas une torture. On a besoin d’autre chose, d’autres formes, d’autres visages où distraire sa hantise. Les saouleries n’avaient réussi qu’à augmenter mon désir et à transformer l’amour qui me dévorait en une véritable crise de meurtre. Au lieu de brouiller l’image de Marie, elles la rendaient plus nette, non seulement plus nette, mais infiniment plus voluptueuse. Et cependant, lorsque, ce jour-là, je partis pour la Fontaine-au-Grand-Pierre, je n’avais pas… non, en vérité, je n’avais pas d’autre intention que de changer de spectacle et de fuir, pour quelques heures, tous les lieux qui me la rappelaient. Je me disais aussi que ce coteau sinistre, ce trou noir, cette mâchoire sombre, cette eau brune, ces ronces, cette herbe conviendraient à l’état de mon âme, mieux que les coins de terre féconde où poussent les fleurs, les fruits, l’espoir. Dieu m’est témoin que, pas une minute, l’idée ne m’était venue que je pusse me trouver, dans cette solitude, près de ce trou sans voix, qui ne rend pas le bruit des plaintes et le bruit des chutes, me trouver face à face avec le petit bossu… Et, chose singulière, comme si j’eusse voulu me procurer, par la suite, un alibi et des témoignages sauveurs, je pris, pour aller à la Fontaine-au-Grand-Pierre, par un long détour, par une route diamétralement opposée au but de ma promenade. Chose plus singulière encore, je rencontrai, en sortant du village, un ami, un compagnon de mes ivresses et de mes débauches. Et voici les mots que nous échangeâmes :

Mon ami me dit :

— Où vas-tu ?

— Je vais aux Trois-Fétus, répondis-je… du moins, je vais sur la route des Trois-Fétus.

— C’est dommage que je ne puisse pas aller avec toi, me dit-il encore. Mais j’attends le boucher à qui je vends une vache. Nous aurions bu une bonne bouteille au carrefour.

— C’est dommage, en effet, car, sans toi, je n’irai pas jusqu’au carrefour. J’irai dormir dans un champ, à l’ombre d’un arbre. Je me sens tout drôle.

— Compris ! fit l’ami en ricanant, avec une belle fille pour litière. Hé ! hé !…

Et il me quitta, car c’était un brave pochard, et discret ! Pourquoi ne pas avouer que j’allais à la Fontaine-au-Grand-Pierre ? En vérité, je n’en sais rien. Je ne sais pas encore la raison qui me poussa à faire ce mensonge. Je crois bien que les actes sont en nous avant qu’ils n’arrivent à notre conscience, et qu’ils nous guident malgré nous.

Depuis la scène de la lingerie, je n’avais pas reparlé à Marie ; je n’avais pas non plus reparlé au petit bossu. Quand je les rencontrais dans la rue, ou sur le pas de leurs portes, j’affectais de ne pas les voir. Même, une fois que Marie était venue à la maison, et qu’elle m’avait trouvé seul, encore, nous n’avions pas échangé une parole sur l’affaire. Et Marie m’avait dit, en partant, avec un sourire gentil qui me traversa le cœur comme un coup de couteau :

— Ah ! vous êtes plus raisonnable, monsieur Georges !… C’est bien, ça !…

— Oui, oui, avais-je répliqué, en me mordant les lèvres, je suis plus raisonnable. J’étais fou de penser à ça. Maintenant, je n’y penserai plus.

— Si vous n’y pensez plus, eh bien !… nous pourrons causer ensemble, comme autrefois.

— Je ne désire pas causer ensemble, comme autrefois.

— Comme vous voudrez, monsieur Georges !… Mais c’est vrai, que je vous déteste moins, depuis que vous êtes raisonnable.

J’avais eu envie de la faire taire d’un coup de poing, tant ces paroles m’étaient cruelles. Mais je m’étais contenu. J’avais même eu la force de lui sourire. Et, en partant, elle m’avait dit encore :

— Eh bien ! au revoir, monsieur Georges. Je suis contente, contente, que vous soyez si raisonnable !

— Oui, oui. Et je le serai plus encore, plus encore, tu verras !

Ah ! si elle avait pu lire dans mon cœur, si elle avait pu voir la haine, l’horrible haine, qui me tordait le cœur, elle serait partie pleine d’épouvante.

Et je pensais à cela, tout en marchant. Je marchais vite, très vite, faisant sonner mes souliers sur la terre, abattant les pousses d’arbre, les herbes, les fleurettes, sur mon passage, à coups de bâton. Je marchais sans but, sans autre but que de marcher, pour me briser les membres, pour éteindre dans mes veines le double feu de haine et d’amour qui me dévorait. Et je marchais aussi, loin des routes et loin des sentes, je longeais les haies, les fossés, les talus. Dès que j’apercevais au loin un homme, dans un champ, je l’évitais. Tout à coup, en sautant un hallier, je me trouvai au bout d’un chaume, face à face avec un fermier de mon père.

— Bonjour, monsieur Georges !

— Bonjour, père Lormeau.

Et, très vite, très haletant :

— Ah ! vous savez, père Lormeau, je vais aux Trois-Fétus !…

— Bien, bien, monsieur Georges.

J’insistai :

— Aux Trois-Fétus !…

— Bien, bien !…

Et je me mis à courir.

Quand, une heure après, j’arrivai à la Fontaine-au-Grand-Pierre, j’étais brisé de fatigue. Je me laissai tomber, près du trou, sur une grosse pierre, La tourbière était sinistre, le coteau plus pelé, plus lépreux que jamais. Des corbeaux passaient, très haut, dans le ciel. Et du ciel, morne et gris, un silence, un silence de mort, tombait.

Tout à coup, à ma droite, une voix chanta ; une voix qui semblait venir de dessous l’oseraie, chanta :

« Connais-tu… le pays… »

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