Chapitre 5
Dans la voix qui chantait sous l’oseraie, j’avais reconnu la voix, la ricanante et glapissante voix du petit bossu.
La voix chanta encore :
« Connais-tu… le pays… »
J’eus le cœur serré par une inexprimable émotion, une émotion si secouante et si forte que je ne puis dire, non, en vérité, si c’était une sorte de plaisir sauvage qui entrait en moi, ou de fureur haineuse. Dans les sensations brusques que nous éprouvons, il y a un instant de violence où l’amour et la haine se confondent dans la même ivresse, où la joie devient de la douleur par son intensité même, où la douleur vous exalte comme une poussée de plaisir. Et le paysage animé, une seconde, par cette voix, me parut encore plus sinistre. Près de moi, les ronces et les clématites qui bordaient de leurs masses mouvantes la gueule du trou semblaient s’ouvrir et se refermer comme une mâchoire de monstre. Et le ciel, au-dessus des eaux mortuaires, se plombait davantage.
Après un intervalle de silence, la voix reprit, plus rapprochée de moi :
« Connais-tu… le pays… »
Ce n’était pas un chant : c’était quelque chose comme un ricanement traînard et tremblé, quelque chose d’intermédiaire entre un cri de singe, un nasillement d’orgue, un aboi de chien, un croassement de corbeau. Toutes les sonorités désagréables et stupides, on eût dit qu’elles se fussent individualisées dans cette voix qui chantait sous l’oseraie. Cela roulait sous l’oseraie, cela s’avançait sous l’oseraie… tantôt clair, tantôt étouffé ; et j’entendais, avec un piétinement mou, le bruit des branches déplacées par la voix. Puis cela se taisait, recommençait, se taisait encore.
Je me levai machinalement, un peu ivre. De quoi ? je l’ignorais. Je pris une pierre et la lançai dans le trou. Ensuite j’écoutai. Nul choc, nul bruit ne m’avertit que la pierre était descendue au fond. Elle continuait de descendre, de descendre toujours, dans une chute silencieuse, comme si elle devait traverser toute la terre. Et le silence, l’effroyable silence de cette pierre jetée dans cet abîme, était si impressionnant que je haletais, la gorge sèche, la sueur au front.
La voix reprit encore :
« Connais-tu… le pays… »
et cessa bientôt. Et le bruit des branches remuées cessa aussi. Et je vis, tout à coup, débouchant de l’oseraie, le petit bossu.
Je ne m’étais pas trompé. Et qui donc, sinon lui, aurait pu chanter, dans ce paysage de mort ? Il se présentait de profil, si l’on peut dire de son corps qu’il eût un profil, une face, n’importe quoi ! À peine si sa tête, que coiffait une casquette plate, dépassait d’un centimètre le surhaussement bombé des épaules. Ses épaules avaient l’air d’un épais collet relevé sur sa nuque. Il n’avait, réellement, rien d’humain. Je le regardais, consterné ; son corps était pareil à un bloc de bois dans lequel un bûcheron eût donné, au hasard, quelques stupides coups de cognée. De son visage, je ne voyais rien qu’une ligne bossuée. Sous son bras, semblable à un dégrossissement, à une entaille grossière, il portait une botte d’osier fraîchement cueilli.
Il s’arrêta au bord de l’oseraie, et chanta encore à pleine voix :
« Connais-tu… le pays… »
Véritablement, c’était comme un défi à la nature, une parodie effrayante de la vie. Au contact de cette laideur humaine, les mornes bruyères du coteau paraissaient des plus splendides. Rien que sa présence changeait en jardins de rêve les affreuses tourbières avec leurs eaux noirâtres et leurs verdures grises.
Mon premier mouvement fut de me jeter sur le misérable avorton. Je parvins pourtant à me contenir. Je voulais jouir, avec une sorte de frénésie douloureuse, de mon humiliation. Non, vraiment, était-ce possible que ce fût cet être de cauchemar, cette créature plus difforme qu’une idole papoue, qui m’eût volé l’amour de Marie ? Était-ce concevable que ses lèvres se fussent posées sur celles de Marie ? Et que Marie eût respiré l’odeur de cette haleine dans un baiser ? Marie mentait quand elle me disait, avec ses yeux de haine provocatrice, qu’elle aimait cette rognure monstrueuse d’humanité ? Allons donc !… Elle mentait, parbleu !… Elle avait imaginé ce mensonge pour me faire souffrir davantage, et, connaissant peut-être tout l’inconnu, tout l’atroce qui rampe au fond des ténèbres du désir, pour exaspérer, jusqu’à la folie, jusqu’au crime, mon désir d’elle, de ses lèvres amoureuses, de ses yeux pâmés, de son corps, souillé par les lèvres, les yeux, le corps du petit bossu. Non… non… ce n’était pas vrai. Elle mentait. Ils mentaient tous. La nature ne pouvait commettre un tel forfait envers son œuvre de vie renouvelée, d’amour éternel.
Le petit bossu était immobile. Et d’être immobile ainsi, et, pour ainsi dire, incrusté au sol, il ressemblait maintenant à un vieux tronc d’arbre coupé, noirci par la pluie, mangé par la mousse.
— Viens ici !… criai-je tout à coup.
Le petit bossu détourna la tête et m’aperçut.
— Viens ici ! commandai-je d’une voix plus forte.
Il eut un affreux sourire et, sans trembler, il s’avança vers moi.
— Que me veux-tu ?… demanda-t-il. Tu veux me battre encore ?… Tu en as le droit, puisque je suis le plus faible. Mais tout cela ne fera pas que Marie t’aime jamais !
— Tais-toi ! Ne parle pas d’elle.
Et je levai mes bras. Le petit bossu ne bougea pas. Il dit, en ricanant :
— Plus tu me battras… plus elle m’aimera… J’ai eu, bien des fois, la peau écorchée de tes coups… C’était délicieux, parce qu’elle pansait mes blessures avec ses lèvres.
— Tais-toi ! Et dis que ça n’est pas vrai !
Le petit bossu sourit et ne répondit pas. Son sourire était si aigu et si fixe, il me narguait tellement, avec une ironie si tranquille et si forte, que la patience m’abandonna.
Je laissai retomber mes bras sur son crâne. Étourdi par la violence du coup, il chancela, s’abattit sur l’herbe. Il n’était pas évanoui. Il dit encore :
— Qu’est-ce que cela fait que tu me tues, puisque Marie m’aimera encore mieux mort que vivant ? Et plus je serai mort, et plus elle aura horreur de toi.
Mais j’avais mis mon genou sur sa poitrine et ma main sur sa bouche… Il ne résistait pas, ne se débattait pas… Son œil conservait le même sourire ironique.
— Dis-moi que ça n’est pas vrai ! répétai-je, au comble de la fureur.
Sous ma main, sa bouche ne fit pas un mouvement. Alors je l’empoignai, je le soulevai de terre et, m’approchant du trou, je le lançai comme une pierre dans l’abîme. Les mâchoires de ronces se refermèrent sur lui. Pas un bruit, pas un choc. Rien. J’écartai les ronces, me penchai au bord du trou, écoutai. Pas un bruit, pas un choc, rien… rien, sinon qu’une vibration légère, la plainte d’une corde qui se déroule au fond d’un puits…
Et comme je demeurais penché sur le trou, tout à coup, j’entendis le chant, l’affreux chant de l’oseraie :
« Connais-tu… le pays ? »
Mais c’était moi qui, machinalement, l’avais chanté, ce chant, en imitant la voix du petit bossu. Et l’abîme le répétait, en écho, dans ses profondeurs inconnues.
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