‹ Contes Tome IIChapitre 55 sur 60 · Chapitre 6

Chapitre 6

Le lendemain, après le dîner, l’idée me vint de passer la soirée chez le cordonnier. Une sorte d’inquiétude inexplicable, en même temps qu’une sorte de perversité cruelle me poussaient là, dans cette pauvre maison, tout naturellement. Je voulais être sûr que le petit bossu n’était pas revenu, n’était pas ressuscité.

— Eh bien ? dis-je en entrant, sur le ton d’une amicale anxiété. Toujours pas de nouvelles ?

— Hélas ! gémit le père.

— Il est perdu… perdu !… sanglota la mère.

Marie, qui était là, entre les deux parents affligés, ne dit rien. Elle me regarda d’un œil fixe et dur, d’un œil qui m’accusait de la mort du petit bossu. Mais, je ne sais pourquoi, il me semblait que son regard contenait moins de haine qu’autrefois.

Le père travaillait, sous une petite lampe à pétrole, à assouplir un vieux morceau de cuir ; la mère, les yeux cerclés de lunettes, reprisait des bas. Et Marie ne faisait rien, assise, le buste droit, les mains croisées sur ses genoux, son visage d’un blanc laiteux dans la pénombre de la pièce.

— C’est curieux, repris-je après un court silence.

Et j’ajoutai :

— Qu’a-t-il pu lui arriver, mon Dieu !

Deux soupirs, deux longs soupirs me répondirent. Et Marie me regarda d’un œil encore plus fixe. J’étais calme, je montrais beaucoup d’aisance dans mes manières. Ma voix ne tremblait pas quand, m’adressant à Marie, je lui demandai :

— Et vous, Marie, que pensez-vous ?

En même temps, je plantai mon regard dans le sien, un regard si terrible qu’elle ne put en supporter la violence. Peu à peu, elle baissa les yeux, comme vaincue, et, d’un air confus et troublé, elle se mit à examiner la pièce, autour d’elle. L’établi, couvert de poix, était plein d’outils, le plancher jonché de rognures de cuir. Au mur, en face d’elle, dans un cadre noir, la face impassible et morte du président Carnot. Je demandai encore :

— Enfin, sait-on où il est allé ?… L’a-t-on vu quelque part ?

Le père laissa un instant son ouvrage, et il dit :

— Il n’avait plus d’osier. Sûr qu’il sera allé à la Fontaine-au-Grand-Pierre !

— Ah ! voilà !

— Il y est allé déjà tant de fois, que ce n’est pas une raison qu’il n’en soit pas revenu.

— Sans doute, expliquai-je ; mais il y a un grand trou à la Fontaine-au-Grand-Pierre, un trou dont on ne connaît pas le fond. Et puis… c’est certain… il y a aussi des démons.

— Peut-être bien !… fit le père.

— Jésus, mon Dieu ! fit la mère, qui se signa.

— Un démon, tout au moins, fit Marie.

Mais, cette fois, elle n’osa pas lever les yeux sur moi. Les paupières baissées, un peu tremblante, la bouche mi-ouverte, elle considérait ses mains, à plat sur sa robe, des mains très longues, très blanches, mais dont les travaux de couture avaient grossi, au bout, et comme effrité les doigts.

Au dehors, la rue était silencieuse. Il ne passait presque plus personne. Quand un bruit de pas, un bruit quelconque, se faisait entendre, je me levais, j’allais ouvrir la porte, j’écoutais. Et, reprenant ma place :

— Non, ce n’est rien ! C’est un tel qui passe, renseignais-je d’un air découragé.

Et le père reprenait son travail, la mère poussait à nouveau son aiguille, les yeux davantage bridés sous les lunettes. La lumière de la lampe modelait de clartés crues et d’ombres noires leurs deux visages tristes, mais comme sont tristes les visages des bêtes, où nous ne percevons ni joie, ni douleur, où nous ne percevons que l’immense tristesse animale des êtres qui ne comprennent pas.

Et, durant plus d’une heure, nous demeurâmes ainsi, sans parler. Moi, je pensais avec une grande tranquillité d’esprit à la mâchoire de ronces et de clématites qui avait englouti le petit bossu. Et je chantais, en dedans de moi-même, sur un rythme traînard et dolent :

« Connais-tu… le pays ? »

Et je me disais :

— Oui… oui !… Il le connaît maintenant, le pays… Ah ! Ah ! il le connaît ! Et peut-être qu’il descend encore, qu’il descend toujours dans ce noir sans fond.

Marie continuait de baisser les yeux. À quoi songeait-elle ? Elle ne regardait plus ses mains, ni l’établi, ni le plancher, ni la face morte du président Carnot 1, ni rien… rien… rien… Moi, je voyais l’étoffe de sa robe se creuser au ventre, dessiner les cuisses. Je devinais ses bras blancs et pleins, et les rondeurs neigeuses de sa poitrine, et sa nuque, sur laquelle frisottaient des cheveux blonds qu’un rayon de la lampe traversait et faisait transparents comme de l’ambre. Et jamais, jamais plus, ni son visage, ni ses yeux, ni ses bras, ni ses seins ne seraient baisés par les lèvres obscènes et dégoûtantes du petit bossu ! Et un espoir entrait en moi, un espoir se fortifiait en moi.

Il était tard quand nous sortîmes, Marie et moi, de la maison du cordonnier. La rue était déserte. Nulle lumière aux fenêtres. Le village dormait profondément.

— Bonsoir, Marie, dis-je.

— Bonsoir, monsieur Georges, dit Marie.

Elle demeurait là, sans bouger, gênée, la tête penchée sur le sol que la lune éclairait, sur le sol où nos deux ombres, raccourcies, se confondaient. Et tout à coup, la voix sanglotante :

— C’est vous qui l’avez tué ! C’est vous qui l’avez tué ! cria-t-elle.

Je lui pris les mains. Ses mains tremblèrent dans les miennes, mais elle ne fit aucun mouvement pour les retirer. Elle répéta :

— C’est vous qui l’avez tué ! C’est vous qui l’avez tué !

— Pourquoi dis-tu cela, Marie ? C’est de la folie.

J’avais toujours ses mains dans les miennes. Je les caressais doucement.

— Pourquoi l’aurais-je tué ? Comment l’aurais-je tué ? Je te défends de dire des choses pareilles…

— Si… si… si… vous l’avez tué.

Et mes mains remontaient sur son bras, vers ses épaules, sur sa nuque, qui ployait sous leur douce pression.

— Ah ! mon Dieu ! Vous l’avez tué !

— Tais-toi donc ! Tu ne sais pas ce que tu dis !

Je m’étais rapproché d’elle, si près d’elle, que ma poitrine frôlait la sienne, que ma tête frôlait la sienne.

— Vous l’avez tué ! Vous l’avez tué… vous…

Je lui fermai la bouche d’un baiser.

Et il me sembla qu’elle défaillait dans mes bras, sous mon baiser…

— Non… non… monsieur Georges. Ce n’est pas possible… vous savez bien… Laissez-moi !

Et, à chaque parole, haletante, entrecoupée, elle s’abandonnait davantage. Et ses mains se crispaient, s’accrochaient à mes bras, à ma taille, à mes épaules. Sa poitrine battait, ses tempes battaient, ses dents s’entrechoquaient :

— Vous… l’avez… tué !…

Sa voix était comme un soupir… comme un spasme…

Sans résistance, je l’entraînai hors du village. À cinquante mètres, il y avait, dans un renfoncement de la route, une sorte de petit calvaire planté sur quatre marches de pierre… Je l’assis sur les marches… Je m’assis auprès d’elle…

— Marie !… ma petite Marie !…

Elle m’entoura de ses bras, laissa tomber sa tête sur ma poitrine.

— Mon Dieu !… mon Dieu !… mon Dieu !… fit-elle…

Ah ! quand j’y repense !…

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