‹ Contes Tome IIChapitre 56 sur 60 · Chapitre 7

Chapitre 7

Voici exactement trois mois aujourd’hui que Marie s’est donnée à moi, dans les circonstances étranges, surhumainement tragiques que j’ai dites. Et elle m’aime, elle n’a pas cessé de m’aimer, comme elle m’aima le soir où elle se livra, corps et âme, à mes luxures, sur les nocturnes marches du petit calvaire. La femme qui me haïssait d’une haine si furieuse, qui non seulement me haïssait, mais encore me méprisait d’un mépris infini, que je dégoûtais d’un irréparable dégoût, est devenue brusquement une créature d’amour, est devenue l’amour avec tous ses emportements de désir, ses vibrants éclats de passion, mais aussi avec ses souplesses, ses servilités, ses curiosités qu’on ne peut pas assouvir. De volonté – elle, si volontaire –, elle n’en a pas d’autre que la mienne. Elle veut ce que je veux et fait ce que je dis sans se demander, une seule minute, si c’est bien ou si c’est mal, et où cela peut la conduire. Elle n’hésiterait pas à commettre un crime, si je lui en exprimais le désir, même par un simple regard. Mes duretés, mes cruautés ne la rebutent jamais. Au contraire, elle semble y puiser plus d’exaltation. Elle semble aussi reconnaissante des coups dont, parfois, sans raison, pour le plaisir, il m’arrive de meurtrir sa chair admirable. On dirait qu’elle vit, dominée par une suggestion unique qui la force à s’humilier devant moi. Vraiment, elle éprouve à se dégrader, à n’être qu’une petite chose vile, une joie immense, et comme un spasme de bonheur physique. Sa plus grande jouissance serait que, couchée à mes pieds, sous mes pieds, je la rudoie, je la piétine, sans merci.

Et c’est dans le sang du petit bossu que s’est opérée, en une seconde, cette miraculeuse transformation ! Dès l’instant où elle a senti que c’était moi qui avais tué le petit bossu, elle s’était faite mon esclave. Toute sa fierté est tombée devant l’assassin que je suis ! Elle détestait l’amoureux. Mais l’amoureux s’étant changé en meurtrier, elle l’a adoré ! De quelles effrayantes passivités sont donc faits la chair et l’esprit de femme ? Par quel mystérieux chemin le sang va-t-il réveiller en elle les grands désirs sauvages de la brute ?

J’ai lu, autrefois, dans je ne sais quel livre, que l’amour trouvait son aliment dans la mort. Cela me paraissait une chose inconcevable et folle. Je ne voulais pas y croire. J’ai vu aussi un jour ce dessin. Une femme toute nue, enchaînée sur un perchoir, comme un perroquet. Chaque matin, on lui apportait des cœurs sanglants de jeunes hommes. Et chaque matin elle était plus amoureuse et plus belle. Je criais que c’était une infamie, un sacrilège, un crime. Je m’aperçois aujourd’hui que c’est là une vérité qui, parfois, me terrifie. Car je ne la comprends pas. Je ne comprends pas qu’il puisse y avoir du sang et de la mort, à la base de tout amour. L’amour, c’est la vie, c’est le renouvellement de l’être, c’est la création.

— Justement, me répond une voix intérieure. Pour vivre, pour renouveler, pour créer, ne faut-il pas détruire ? N’est-ce pas dans la décomposition, dans la pourriture que la vie fait son nid et dépose ses germes ?… L’être ne peut pas se développer sur l’or et le diamant. Il lui faut les charognes et l’excrément. Il ne naît même pas de la simple boue, comme le voudrait la Genèse : il naît d’un petit tas de sanie, d’un petit morceau de chair morte, d’une fiente !

Ah ! pourquoi ? ! pourquoi ?… pourquoi ?…

Il y a quelque chose de pire dans l’amour de Marie. L’amour de Marie n’est-il pas semblable au monstrueux désir qui hante l’esprit des nécrophiles ? M’aimer dans les conditions où elle m’aime, n’est-ce pas aussi terrible, aussi antihumain que ce que font les violateurs de tombes qui, la nuit, dans les cimetières, déterrent les cadavres pour les souiller ? Ah ! comme je la détesterais, si je n’éprouvais pas, moi aussi, une joie folle à la faire souffrir et à l’aimer de toutes les souffrances morales et physiques que je lui inflige et qu’elle accepte, et qu’elle subit avec des effusions de tendresse, avec des cris éperdus de reconnaissance.

Nous nous voyons tous les jours. Chaque soir, quand tout dort dans le village, quand tout dort dans la maison, elle vient chez moi, dans ma chambre, et elle ne s’en retourne que quand le jour paraît au loin, par-dessus le jardin, derrière la ligne des coteaux. Nous ne parlons jamais du petit bossu. Mais il est toujours entre nous deux. Il est dans les baisers, dans les étreintes, dans les râles de Marie. Je vois son sourire obscène sur ses lèvres et dans ses yeux. Je le vois dans toutes les parties de son corps. Il plane au-dessus de nous, parmi les rideaux du lit ; il rampe au-dessous de nous, sous le lit. Et il me semble que sa bosse, quelquefois, le soulève, lui imprime de petites secousses, le fait craquer. Je le vois dans toutes les ombres que la lampe projette sur le mur, au plafond, au parquet. Ces vêtements, sur ce fauteuil, c’est lui. Ce vase trapu sur la cheminée, lui encore. Ombre, lumière, objet, reflet, il est partout.

Souvent, j’ai demandé à Marie, dans l’espoir ou dans la crainte – je ne sais – qu’elle allait me parler de lui :

— Pourquoi m’as-tu aimé, comme ça, tout d’un coup, Marie ?

Et Marie répond tremblante :

— Je ne sais pas… je ne sais pas… Non, en vérité, je ne sais pas.

Puis elle pleure, puis elle suffoque. Et soudain, m’entourant de ses bras, m’étouffant dans ses bras, les yeux ivres, la bouche gonflée de je ne sais quelle mystérieuse force d’amour, elle répète :

— Je ne sais pas… Je ne sait pas !…

Elle ne sait pas, en effet. Elle ne sait pas pourquoi elle me haïssait jadis, pourquoi elle m’aime aujourd’hui. Elle ne sait rien. Une fois, je lui dis :

— Tu me regardes toujours, comme si tu avais peur de moi. Est-ce que tu as peur de moi ?

— Je ne sais pas !

— Écoute, Marie. C’est demain dimanche. Il faut que tu fasses une belle promenade, veux-tu ?

— Je veux bien. Je veux tout ce que vous voulez !

— Écoute, Marie. Nous irons tous les deux à la Fontaine-au-Grand-Pierre.

Marie fut prise d’un grand frisson. Ses yeux chavirèrent dans leurs orbites, comme une petite barque sur la mer, sous un vent de tempête. Ses dents s’entrechoquèrent. Elle joignit ses mains dans un geste de prière :

— Non… non… cria-t-elle. Oh ! Je vous en prie, non… pas là… jamais là !

— Et pourquoi ?

— Je ne sais pas !

— Je le désire, Marie.

Alors elle se tut. Et longtemps, longtemps, elle me regarda, d’un regard où il y avait, tour à tour, de la terreur et de la supplication.

— Oui, accentuai-je, il y a quelques jours que je désire aller avec toi à la Fontaine-au-Grand-Pierre…

— J’irai, dit-elle… là où vous désirez que j’aille.

Elle était pâle, d’une pâleur presque cadavérique. Et des gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.

J’insistai :

— Voyons, Marie. Dis ceci… répète ceci : « Oui, j’irai demain, avec vous, à la Fontaine-au-Grand-Pierre. »

Elle fit des efforts pour parler. Mais les mots qu’elle mâchait, avec des grimaces de terreur, ne sortaient pas de sa bouche, ne pouvaient pas sortir de sa bouche.

— Allons, Marie, à la Fontaine…

— À… la… Fon…taine… bégaya Marie.

— … Au-Grand-Pierre…

— Au… Grand…

Et tout à coup, les yeux fous, la gorge haletante, elle s’affaissa sur le lit, criant :

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! Je ne peux pas !…

Le lendemain, je la trouvai, sur la route, à l’endroit où je lui avais donné rendez-vous. Depuis une heure, elle m’attendait… Elle avait mis sa plus belle robe : une chemisette rose avec une pauvre petite dentelle, d’un dessin grossier. Un grand chapeau de paille, où s’écrasaient les éboulis de roses, la coiffait.

— Marchons, Marie.

Il faisait une journée très chaude. De gros nuages d’un bleu noir passaient de temps en temps dans le ciel. Et sous le ciel d’orage, la route était toute blanche, agressivement, cruellement blanche.

Nous marchâmes côte à côte, sans nous dire un mot. Marie ne s’intéressait à rien sur la route, ni aux fleurs des talus, ni aux insectes qui bourdonnaient dans la haie, ni aux oiseaux que l’orage surexcitait, ni au feuillage des arbres, étrangement vert sur le fond bleu sombre du ciel. Elle marchait droite, la tête presque immobile, d’un pas saccadé de somnambule. Et le vent, qui, parfois, soufflait d’un nuage vite disparu, soulevait les grandes ailes du chapeau…

q