Chapitre 2
M. Armand de Gavinard était bien réellement un chasseur d’Afrique, ainsi que l’avait péremptoirement démontré Joseph. Un beau chasseur d’Afrique même. Les cheveux coupés en brosse, l’œil brillant, le teint chaud, la moustache fine, très noire et relevée en croc au-dessus de lèvres épaisses et rouges, la taille souple, la charpente solide, un air enfin de jeunesse avenante et de force exercée, tel était M. Armand de Gavinard. Le bonnet à la main, le sourire sur les lèvres, il salua le grand financier avec une aisance aimable et digne.
— Monsieur, dit-il, je vous demande pardon si je vous dérange, mais ce que j’ai à vous dire est très important et ne souffre pas de retard.
Le grand financier fit un geste qui, évidemment, signifiait : « Parlez, monsieur. » Le chasseur d’Afrique continua :
— Monsieur, je viens vous apprendre que je suis votre fils, et, par conséquent, que vous êtes mon père.
S’il avait eu quelque peu de lettres, Alexandre de Gavinard eût pu se rappeler ce qui advint à La Fontaine, en des circonstances analogues, et dire, comme lui : « Vous êtes mon fils ? Enchanté de vous voir, monsieur. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. » Il se contenta de se renverser sur son fauteuil et de se croiser les mains sur son ventre, qu’il avait très gros. Le chasseur d’Afrique, nullement décontenancé, reprit :
— Voici la chose. Marie Rebassut, ma mère, Marie Rebassut est morte, il y a deux mois environ. Avant de mourir, dans des lettres qu’elle m’écrivit, et que j’ai là sur moi, elle voulut bien me révéler le secret de ma naissance. Tout y est, monsieur, vous verrez, depuis A jusqu’à Z… Il en résulte que je suis votre fils, et que…
— Vous avez pris mon nom, comme cela, sans savoir ? interrompit le grand financier.
— Dame ! naturellement.
— Mon Dieu, monsieur, c’est peut-être beaucoup de précipitation. Car enfin, Marie Rebassut, madame votre mère, était certainement une femme charmante, mais je vous demande pardon de ce détail, à ma connaissance, pendant notre liaison, elle avait six amants, sans compter le hasard, qui est un grand maître, comme vous ne l’ignorez point. Et vous avouerez, en ces conditions…
— Enfin, monsieur, s’écria le chasseur d’Afrique, êtes-vous mon père, oui ou non ?
— Monsieur, je vous donne ma parole d’honneur que je n’en sais rien. Il n’importe d’ailleurs. Puisque vous semblez tant désirer être mon fils, je ne vois à cela aucun inconvénient. De cette façon, je pourrai m’imaginer que j’ai de la famille, chose qui ne m’est jamais arrivée depuis que j’existe. Asseyez-vous, monsieur, je vous prie.
Alexandre de Gavinard sonna, et le valet de chambre apparut.
— Joseph, dit-il, en montrant le chasseur d’Afrique, il paraît que monsieur est mon fils. Je vous prie dorénavant de le traiter comme tel. Vous préparerez l’appartement du second que je lui destine, et vous aurez soin de faire venir aujourd’hui même, les fournisseurs ; car j’imagine que sa garde-robe est mince, et monsieur ne peut vraiment pas se promener dans Paris tout le temps en chasseur d’Afrique. C’est entendu, hein ? Allez.
Puis se tournant vers Armand de Gavinard, abasourdi par ces façons étranges auxquelles celui-ci ne s’attendait pas, il lui demanda :
— À part votre métier de soldat, savez-vous quelque chose ?
— Rien du tout, répondit Armand.
— Très bien ! Parfait !
— Dites-moi, montez-vous à cheval ?
— Ah ! ça, par exemple, admirablement !
— Tirez-vous l’épée ?
— J’étais prévôt au régiment.
— Avez-vous des scrupules d’éducation, des délicatesses de conscience, des préjugés d’honnêteté ?
Armand ouvrit de grands yeux étonnés.
— Non, n’est-ce pas ? continua le grand financier. C’est au mieux. Avec cela que votre beauté banale et vos allures grossières doivent plaire aux femmes. Eh bien, monsieur, rappelez-vous qu’il y a en vous toutes les qualités qu’il faut à un ambitieux adroit, pour conquérir la première place dans la Société parisienne. Si vous savez les mettre en jeu, un peu de réclame aidant, vous arriverez où vous voudrez. Maintenant, laissez-moi, car j’ai un travail à terminer.
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