Chapitre 2
Je ne dépassai pas l’école primaire où, d’ailleurs, je n’obtins aucun succès, je dois le dire. Mon père avait déclaré à l’instituteur, en me confiant à lui, que j’étais excessivement borné, et qu’il ne tirerait rien de moi. Celui-ci s’en tint respectueusement à cette opinion, et n’essaya même pas, une seule fois, de se rendre compte de ce qu’il pouvait bien y avoir derrière cette stupidité que m’octroyait, avec tant d’assurance, l’autorité paternelle. Et, naturellement, cette opinion bien constatée et indiscrètement répandue, je devins le souffre-douleur de mes camarades, comme j’avais été celui de ma famille.
Il fut pourtant question, un moment, de m’envoyer au collège ; mais réflexion faite, et toutes raisons pesées, on décida que mon éducation était suffisante ainsi.
— Il est bien trop bête, pour aller au collège !… disait ma mère… Nous n’en aurions que des ennuis.
— Des mortifications !… appuyait mon père, qui aimait les grands mots.
— Oui ! Oui ! Qu’est-ce qu’il ferait au collège ?… Rien, parbleu !… Ce serait de l’argent perdu !
Mes sœurs consultées, car elles montraient, en toutes choses, un précoce bon sens, glapirent :
— Au collège !… Lui ?… Ah ! l’imbécile !…
D’un autre côté, on ne voulait pas me garder, toute la journée, à la maison où j’étais une cause de perpétuel agacement, surtout depuis la si malheureuse invention du puits artésien. Je voyais nettement, dans les huit regards de ma famille, la crainte que je ne découvrisse quelque chose de plus extraordinaire encore ; et, pour m’en ôter l’idée, il ne se passait pas de jour qu’on ne me rappelât, aigrement, avec de lourdes ironies, et de persistantes humiliations, le souvenir de cette ridicule aventure. Moi, qui n’avais plus le droit, sous peine de dures réprimandes ou d’intolérables moqueries, de faire un geste, ni de toucher à un objet ; moi, qu’on rendait responsable de ce qu’il advenait de fâcheux, de la pluie, de la grêle, de la sécheresse, de la pourriture des fruits, j’étais prêt à accepter, comme une délivrance, tout ce que la fantaisie saugrenue de mes parents pourrait leur suggérer, en vue de mon avenir, comme ils disaient. De mon avenir !
Il fut donc résolu que je travaillerais chez le notaire comme « sous-saute-ruisseau », étrange et nouvelle fonction que le tabellion n’hésita pas à créer, en considération de l’amitié qui le liait à notre famille.
— On verra plus tard ! conclut mon père… L’important, aujourd’hui, est de lui mettre le pied à l’étrier…
Mes sœurs se marièrent à quelques mois de distance, et peu après mon ordination dans le notariat. Elles épousèrent des êtres vagues, étrangement stupides, dont l’un était receveur de l’enregistrement, et l’autre, je ne sais plus quoi. Non, en vérité, je ne sais plus quoi. À peine si je leur adressai la parole, et je les traitai comme des passants.
Quand ils eurent compris que je ne comptais pour rien dans la famille, ils me négligèrent totalement, me méprisèrent tous les deux pour ma faiblesse, pour mes façons solitaires et gauches, pour tout ce qui n’était pas eux, en moi.
C’étaient de grands gaillards, bruyants et vantards, ayant beaucoup vécu dans la lourde, dans l’asphyxiante bêtise des petits cafés de village. Ils y avaient appris, ils en avaient gardé des gestes spéciaux et techniques. Par exemple, quand ils marchaient, avançaient le bras, saluaient, mangeaient, ils avaient toujours l’air de jouer au billard, de préparer des effets rétrogrades, importants et difficiles. Et, naturellement, il leur était arrivé des aventures merveilleuses, de frissonnantes histoires, où ils s’étaient conduits en héros. Dans la famille et dans le pays, on les trouva excessivement distingués.
— Sont-elles heureuses ! s’exclamait-on, en enviant mes sœurs.
Le receveur de l’enregistrement avait débuté, comme fonctionnaire, dans un petit canton des Alpes. Il y avait chassé le chamois, ce qui le rendait un personnage admirable, auréolé de légende et de mystère. Lorsqu’il racontait ses prouesses, il mimait avec des gestes formidables les gouffres noirs, les hautes cimes, les guides intrépides, et les chamois bondissants ; ma sœur, extasiée, atteignait les purs, les ivres, les infinis sommets de l’amour. Et qu’elle était laide, alors !
L’autre n’avait pas chassé le chamois, mais il avait sauté des barrières, et il les sautait encore. Il les sautait avec une hardiesse, une souplesse qui faisaient battre le cœur de mon autre sœur comme si son fiancé eût pris une ville d’assaut, dispersé des armées, conquit des peuples. Le dimanche, à la promenade, tout d’un coup, à la vue d’une barrière, il interrompait la conversation, prenait son élan, sautait et ressautait la barrière ; puis, revenant près de nous, il nous défiait l’un après l’autre :
— Faites-en autant !
Il s’adressait à moi, avec une insistance qu’on trouvait fort spirituelle et d’un goût délicat.
— Voyons ! Essayez ! faites-en autant.
Et c’étaient des rires moqueurs.
— Oh ! lui !… Il ne sait rien faire, lui !… Il ne sait même pas courir… il ne sait même pas marcher !…
Alors, jusqu’au soir, il fallait entendre le récit – telle une épopée – de toutes les barrières qu’il avait franchies, des barrières hautes comme des maisons, comme des chênes, comme des montagnes – et des barrières vertes, rouges, bleues, blanches, et des murs, et des haies… En racontant, il tendait le jarret, le raidissait, le faisait jouer, fier de ses muscles… Mon autre sœur défaillait d’amour, elle aussi, emportée, par l’héroïsme de cet incomparable jarret, dans un rêve de joies sublimes et redoutables.
On les trouva, une après-midi, sur le banc de la tonnelle, ma sœur à demi pâmée entre les jarrets de son fiancé. Il fallut avancer le mariage.
Et je me souviens de scènes horribles, de répugnantes et horribles scènes, le soir, dans le salon, à la lueur terne de la lampe, qui éclairait, d’une lueur tragique, d’une lueur de crime, presque, ces étranges visages, ces visages de fous, ces visages de morts.
La mère du receveur de l’enregistrement vint une fois pour régler les conditions du contrat et l’ordonnance du trousseau. Elle voulait tout avoir et ne rien donner, disputant sur chaque article, âprement ; son visage se ridait de plis amers ; elle coulait sur ma sœur des regards aigus, des regards de haine, et elle répétait sans cesse :
— Ah ! mais non !… On n’avait pas dit ça !… Il n’a jamais été question de ça !… Un châle de l’Inde !… Mais c’est de la folie !… Nous ne sommes pas des princes du sang, nous autres !…
Mon père qui avait cédé sur beaucoup de points s’emporta, lorsque la vieille dame eut contesté le châle de l’Inde.
— Nous ne sommes pas des princes du sang, c’est possible ! dit-il avec une dignité… Mais nous sommes des gens convenables, des gens honorables… Nous avons une situation, un rang… Le châle de l’Inde a été promis… Vous donnerez le châle de l’Inde…
Et d’une voix nette, catégorique, il ajouta :
— Je l’exige… J’ai pu faire des sacrifices au bonheur de ces enfants… Mais ça !… je l’exige !
Il se leva, se promena dans le salon, les mains croisées derrière le dos, les doigts agités par un mouvement de colère… Il y eut un moment de dramatique silence.
Ma mère était très pâle ; ma sœur avait les yeux gonflés, la gorge serrée. Le receveur de l’enregistrement ne pensait plus aux chamois et fixait un regard embarrassé sur une chromolithographie, pendue au mur, en face de lui. La vieille dame reprit :
— Et ça nous avancera bien, tous, que cette petite ait un châle de l’Inde, si elle n’a rien à manger.
— Ma fille !… rien à manger ? interrompit mon père, qui se plaça tout droit et presque menaçant devant la vieille dame, dont le visage se plissa ignoblement… Et pour qui me prenez-vous, Madame ?
Mais elle s’obstina :
— Un châle de l’Inde !… Je vous demande un peu !… Savez-vous ce que cela coûte, seulement ?
— Je n’ai pas à le savoir, Madame… Je n’ai à savoir que ceci : une chose promise est une chose promise !
Ma mère, de plus en plus pâle, intervint :
— Madame !… C’est l’habitude !… Un trousseau est un trousseau !… Nous n’avons pas demandé de dentelles, bien que dans notre position, nous eussions pu exiger aussi un châle de dentelles… Mais, le châle de l’Inde !… Voyons, Madame, les filles d’épiciers en ont !… Ça ne serait pas un mariage sérieux !
La vieille dame, qui était à bout d’arguments, frappa sur le guéridon, de sa main sèche.
— Eh bien, non ! cria-t-elle, je ne donnerai pas de châle de l’Inde… Si vous voulez un châle de l’Inde, vous le paierez… A-t-on vu ?… C’est mon dernier mot !
Ma sœur dont les yeux étaient pleins de larmes, n’y put tenir davantage. Elle sanglota, s’étouffa dans son mouchoir, hoquetant douloureusement, et si déplorablement laide que je détournai d’elle mes yeux pour ne pas la voir.
— Je n’en veux pas… du châle… de l’Inde… gémissait-elle… Je veux me marier !… Je veux me marier !
— Ma fille ! s’écria mon père.
— Ma pauvre enfant ! s’écria ma mère.
— Mademoiselle ! Mademoiselle ! s’écria le receveur de l’enregistrement dont les bras allaient et venaient comme s’ils eussent poussé une longue queue sur un long billard.
Entre ses hoquets, ses sanglots, ma sœur suppliait d’une voix cassée, d’une voix étouffée dans l’humide paquet de son mouchoir :
— Je veux me marier !… Je veux me marier !
On l’entraîna dans sa chambre… Elle se laissait conduire, ainsi qu’une chose inerte, répétant :
— Je veux me marier… je veux me marier…
Ce fut sur moi que se passa la colère de la famille. Mon père m’apercevant, tout à coup, me gifla et me poussa hors du salon, furieux.
— Et pourquoi es-tu ici ?… Qui t’a prié de venir ici ?… C’est de ta faute, ce qui arrive… Allons, va-t’en…
Ainsi, d’ailleurs, se terminaient toutes les scènes.
Ma sœur se maria, sans châle de l’Inde ; puis elle partit. Mon autre sœur se maria également, sans châle de l’Inde, puis elle partit… Et je n’entendis plus le glapissement de mes sœurs.
Un silence envahit la maison. Mon père devint très triste. Ma mère pleura, ne sachant plus que faire de ses longues journées. Et les serins de mes sœurs, dans leur cage abandonnée, périrent, l’un après l’autre.
Moi, je copiais des rôles chez le notaire, et je regardais, d’un œil amusé, le défilé, en blouses bleues et en sabots, de toutes les passions, de tous les crimes, de tous les meurtres que souffle à l’âme des hommes l’âme homicide de la Terre.
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