Chapitre 3
Je suis né avec le don fatal de sentir vivement, de sentir jusqu’à la douleur, jusqu’au ridicule. Dès ma toute petite enfance je donnais, au moindre objet, à la moindre chose inerte, des formes supravivantes, en mouvement et en pensée. J’accumulais sur mon père, ma mère, mes sœurs, des observations irrespectueuses et désolantes, qui n’étaient pas de mon âge. D’autres eussent tiré parti, plus tard, de ces qualités exceptionnelles ; moi, je ne fis qu’en souffrir, et elles me furent, toute la vie, un embarras.
En même temps que cette sensibilité suraiguisée par l’ironie, j’avais une grande timidité, si grande que je n’osais parler à qui que ce fût, pas même à mon père, qui m’en avait ôté toute envie, pas même au chien de mon père, le vieux Tom, lequel participait à la répulsion et à la crainte dont j’englobais toute la famille, car il affectait, lui aussi, de ne pas me comprendre.
Ne pas être compris par un chien, n’est-ce point le dernier mot de la détresse morale ? J’avais donc fini par garder tout pour moi et en moi. À peine répondais-je aux questions qui m’étaient adressées. Bien souvent, sans raison, je n’y répondais que par des larmes.
Vraiment, je n’ai pas eu de chance. J’ai grandi dans un milieu tout à fait défavorable au développement de mes instincts et de mes sentiments. Et je n’ai pu aimer personne, moi qui, par nature, étais organisé pour aimer trop et trop de gens. Dans l’impossibilité où j’étais d’éprouver de l’amour pour quelqu’un, je le simulai, et je crus écouler ainsi le trop-plein des tendresses qui bouillonnaient en moi. En dépit de ma timidité, je jouais la comédie des effusions, des enthousiasmes ; j’eus des folies d’embrassements qui me divertirent et me soulagèrent un moment. Mais l’onanisme n’est pas l’amour. Loin d’éteindre les ardeurs génésiques, il les surexcite et les fait dévier vers l’inassouvi.
†††
Quelques mois après le mariage de mes sœurs, j’eus une fièvre typhoïde, qui se compliqua de méningite, et, par miracle, j’en guéris.
La maladie liquéfia, en quelque sorte, mon cerveau. Dès que je bougeais la tête, il me semblait qu’un liquide se balançait, entre les parois de mon crâne, comme dans une bouteille remuée. Toutes mes facultés subirent un temps d’arrêt. Je vécus dans le vide, suspendu et bercé dans l’infini, sans aucun point de contact avec la terre. Je demeurai longtemps en un état d’engourdissement physique et de sommeil intellectuel, qui était doux et profond comme la mort. Sur l’avis du médecin, mes parents, inquiets et honteux de moi, me laissèrent tranquille, et décidèrent que je ne retournerais pas chez le notaire.
Ce fut pour moi une époque d’absolu bonheur, et dont je n’ai véritablement conscience qu’aujourd’hui. Durant plus d’une année, je savourai – incomparables délices de maintenant – la joie immense, l’immense paix de ne penser à rien. Étendu sur une chaise-longue, les yeux toujours fermés à la lumière, j’avais la sensation du repos éternel, dans un cercueil. Mais la chair repousse vite aux blessures des enfants ; les os fracturés se ressoudent d’eux-mêmes ; les jeunes organes se remettent promptement des secousses qui les ont ébranlés ; la vie a bien vite fait de rompre les obstacles qui arrêtent un moment le torrent de ses sèves. Je repris des forces, et, avec les forces revenues, peu à peu, je redevins la proie de l’éducation familiale, avec tout ce qu’elle comporte de déformations sentimentales, de lésions irréductibles et d’extravagantes vanités.
Alors, tous les jours, à toutes les minutes, j’entendis mes parents, à propos de choses que j’avais faites ou que je n’avais pas faites, dire sur un ton, tantôt irrité, tantôt compatissant : « C’est désolant !… Il ne comprend rien !… Il ne comprendra jamais rien… Quel affreux malheur pour nous que cette méningite ! » Et ils regardaient avec effroi, mais sans oser me les reprocher, – car c’étaient d’honnêtes gens, selon la loi, – les morceaux que je dévorais avidement, dans le silence des repas, dont ils savaient très bien qu’ils ne seraient pas payés.
Loin que ma sensibilité eût été diminuée par le mal qui avait si intimement atteint mes moelles, elle se développa encore, s’exagéra jusqu’à devenir use sorte de trépidation nerveuse. Quand mon père, avec une insouciance de perroquet, me demandait : « As-tu bien dormi, cette nuit ? », je sanglotais à perdre la respiration, à m’étouffer. De quoi, mon père, qui était un homme pratique, s’étonnait grandement. Ce mutisme éternel, coupé de temps à autre par ces inexplicables larmes, ressemblait à un incurable abrutissement, et ma famille ne pouvait s’y faire. Tout me fut une souffrance. Je recherchais je ne sais quoi dans la prunelle des hommes, aux calices des fleurs, aux formes si changeantes, si multiples de la vie, et je gémissais de n’y rien trouver qui correspondît au vague, obscur et angoissant besoin d’aimer qui emplissait mon cœur, gonflait mes veines, tendait toute ma chair et toute mon âme vers d’inétreignables étreintes et d’impossibles caresses.
Une nuit que je ne dormais pas, j’ouvris la fenêtre de ma chambre et, m’accoudant sur la barre d’appui, je regardai le ciel, au-dessus du jardin noyé d’ombre. Le ciel était mauve, de ce mauve si tendre, si pur, si doucement irradiant, et, dans ce mauve, des millions d’étoiles brillaient. Pour la première fois, j’eus conscience de cette immensité formidable, de cette immensité couleur de fleur, que j’essayais de sonder – est-ce comique ! – avec de pauvres petits regards d’enfant, et j’en fus tout écrasé. J’eus la terreur de ces étoiles si muettes, dont le clignotement recule encore, sans l’éclairer jamais, l’affolant mystère de l’incommensurable. Qu’étais-je, moi, si petit, parmi ces mondes ? De qui donc étais-je né ? Et pourquoi ? Où donc allais-je, vile fibre, imperceptible atome perdu dans ce calme tourbillon des impénétrables harmonies ? Et qu’étaient mon père, ma mère, mes sœurs, nos voisins, nos amis, les passants, toute cette poussière vivante, toute cette minuscule troupe d’insectes emportée par on ne sait quoi, vers on ne sait où ? Je n’avais pas lu Pascal – je n’avais rien lu encore – et, quand, plus tard, cette phrase que je cite de mémoire, me tomba sous les yeux : « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance, terrible de toutes ces choses », je tressaillis de joie et de douleur, de voir exprimés si nettement, si complètement, les sentiments qui m’avaient agité cette nuit-là.
Toute cette nuit-là, je restai appuyé contre la fenêtre ouverte, sans un mouvement, le regard perdu dans l’épouvante du ciel mauve, et la gorge si serrée que les sanglots dont était pleine ma poitrine ne pouvaient s’en échapper et me suffoquaient. Mais le matin, enfin, reparut. L’aube se leva et, avec elle, la vie, qui dissipe les songes de mort et qui couvre de bruits familiers le silence oppressant de l’infini. Des portes s’ouvrirent, des volets claquèrent sur les murs, une pie s’envola d’une touffe de troènes, les chats, bondissant dans l’herbe humide, rentrèrent de leurs chasses nocturnes. Je vis la cuisinière qui balaya le seuil de notre maison ; je vis ma mère descendre dans le jardin, étendre sur la pelouse des linges grossiers et des carrés de laine brune. De la fenêtre où je l’observais, elle était douloureusement hideuse. Sa silhouette revêche chagrinait le réveil si frais, si pur du matin ; les fleurettes du gazon s’offensaient de son sale bonnet de nuit et de sa camisole fripée. Son jupon noir, mal attaché aux hanches, clapotait sur d’infâmes savates qui traînaient dans l’herbe, pareilles à de répugnants crapauds. Elle avait une nuque méchante, un profil dur, un crâne obstiné. Rien de maternel n’avait dû jamais faire frissonner ce corps déformé. Tout d’abord sa vue m’irrita comme une tache sur une belle étoffe de soie claire. Et puis, j’eus une immense pitié d’elle, qui me fit fondre en larmes. J’aurais voulu, à force de baisers et de caresses, faire pénétrer dans ce crâne, sous ce bonnet, un peu de la clarté de ce virginal matin. Je descendis au jardin, et, courant vers ma mère, je me jetai dans ses bras :
— Maman !… maman !… maman !… implorai-je… Pourquoi ne regardes-tu pas les étoiles, la nuit ?
Elle poussa un cri, effrayée de ma voix, de mon regard, de mes larmes, et, s’arrachant à mes embrassements, elle s’enfuit.
Ce jour-là, j’accompagnai mon père aux obsèques d’un vieux fermier que je connaissais à peine. Au cimetière, durant le défilé devant la fosse, je fus pris d’une étrange tristesse. Quittant la foule des gens qui se bousculaient et se disputaient l’aspersoir, je courus à travers le cimetière. Je me heurtais aux tombes et pleurais à fendre l’âme d’un fossoyeur. Mon père me rejoignit.
— En bien ? Qu’est-ce que tu as ?… Pourquoi pleures-tu ? Pourquoi t’en vas-tu ? Es-tu malade ?
— Je ne sais pas, gémis-je… Je ne peux pas…
Mon père me prit par la main, et me ramena à la maison.
— Voyons, raisonna-t-il… Tu ne le connaissais pas, le père Julien ?
— Non !
— Par conséquent, tu ne l’aimais pas ?
— Non.
— Alors, qu’est-ce qui te prend ?… Pourquoi pleurer ?
— Je ne sais pas…
— Regarde-moi, voyons !… Je le connaissais, moi, le père Julien… C’était un homme qui payait régulièrement ses fermages… Sa mort me laisse dans un grand embarras. Peut-être que je ne retrouverai jamais un fermier pareil à lui… Eh bien !… Est-ce que je pleure, moi ?
Et, après un silence, d’une voix plus sévère, mon père ajouta :
— Ce n’est pas bien, ce que tu fais là. Tu ne sais quoi inventer pour me mortifier… Je ne suis pas content du tout ! Ce matin, tu dis à ta mère, on ne sait quoi… Maintenant, tu pleures à propos de rien… Si tu continues, je ne t’emmènerai plus jamais avec moi…
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