‹ Contes Tome IVChapitre 32 sur 43 · Chapitre 4

Chapitre 4

Autrefois, habitait avec nous une cousine de ma mère. Elle était fort difficile à vivre et si singulière, « si originale », si déséquilibrée en ses actions, qu’on « ne savait jamais à quoi s’en tenir avec elle ». Tantôt elle m’accablait de tendresses et de cadeaux, et, la minute d’après, elle me battait sans raison. Pif ! paf ! des claques, à propos de rien. Souvent, elle me pinçait le bras, sournoisement, quand je passais près d’elle dans les corridors, ou bien, si je la frôlais dans l’escalier, elle m’embrassait avec furie. Et je ne savais jamais à quoi attribuer ses effusions ou ses coups, également désobligeants.

En tout ce qu’elle faisait, elle semblait obéir aux suggestions d’une folie incompréhensible. Quelquefois, elle restait enfermée des journées entières, dans sa chambre, triste, pleurant ; le lendemain, prise de gaietés bruyantes et de dévorantes activités, elle chantait. Je l’ai vue remuer, dans le bûcher, d’énormes bûches qu’elle déplaçait sans utilité, et, dans le jardin, piocher la terre, plus ardente au travail qu’un terrassier. Elle était fort laide, si laide que personne jamais ne l’avait demandée en mariage, malgré ses six mille livres de rente. On pensait dans la famille qu’elle souffrait beaucoup de son état de vieille fille, et que c’était là la cause de ses actes désordonnés. La figure couperosée, la peau sèche et comme brûlée, et soulevée en squames cendreuses par du feu intérieur, les cheveux rares et courts, très maigre, un peu voûtée, ma pauvre cousine était vraiment bien désagréable à voir. Ses subites tendresses me gênaient plus encore que ses colères imprévues. Elle avait, en m’embrassant furieusement, des gestes si durs, des mouvements si brusques, que je préférais encore qu’elle me pinçât le bras.

Un jour, à la suite d’une discussion futile et qui, tout de suite, dégénéra en querelle, elle partit. Elle partit sans nous dire où elle allait. Elle partit avec ses malles et ses meubles, et si colère qu’elle ne voulut même pas nous embrasser. Et, pendant quatre ans, nous n’entendîmes plus parler d’elle. On finit, à force de recherches, par savoir qu’elle vivait seule dans une petite bourgade de Normandie, près de la mer. Au dire des gens qui nous renseignèrent, il y avait bien du mystère dans sa maison. Il y venait, presque tous les dimanches, un adjudant de cuirassiers, en garnison dans la ville voisine.

— Ça ne m’étonne pas, disait ma mère… Ça la tracassait !… C’était visible que ça la tracassait…

Elle ne pouvait se faire à l’idée de perdre un héritage qu’elle avait toujours considéré comme assuré. Cet adjudant hantait sans cesse son esprit et la poursuivait jusque dans ses rêves. Très souvent, dans un silence, tout à coup, elle disait, sans s’adresser particulièrement à l’un de nous :

— Pourvu qu’elle ne fasse pas la bêtise de l’épouser !

Elle écrivit plusieurs lettres affectueuses à ma cousine, qui ne daigna pas répondre.

Quelque temps après, nous apprîmes qu’à l’adjudant de cuirassiers, parti pour une garnison lointaine, avait succédé un adjudant de dragons, lequel fut à son tour remplacé par un autre adjudant de je ne sais plus quelle arme. Décidément, ma pauvre cousine ne montait pas en grade.

Et, un soir d’hiver, je me souviens, un soir de pluie battante, l’omnibus de l’hôtel s’arrêta devant la grille, chargé de malles et de paquets. Ma cousine en descendit, secoua la sonnette furieusement, et au milieu des ébahissements, des exclamations de toute la maisonnée mise en branle, elle entra, vive et nerveuse comme autrefois, mais encore plus maigre, plus voûtée, plus couperosée. Elle dit simplement :

— C’est moi !… Je reviens… Voilà…

— As-tu tes meubles ? demanda ma mère…

— Oui, j’ai mes meubles ! répondit ma cousine. J’ai tout… Je reviens… Voilà !

Et la vie recommença comme par le passé…

Ma cousine m’avait trouvé changé et grandi.

— Mais tu es très joli… Tu es un homme… Un vrai homme, maintenant… Approche un peu que je te voie mieux.

Elle m’examina, me tâta les bras, les mollets.

— Un amour d’homme, un amour de petit homme ! conclut-elle, en m’embrassant à me briser la poitrine, contre sa sèche et dure carcasse de vieille folle.

Bientôt, son affection comme ses méchancetés prirent une forme exaspérée qui m’épouvanta. Quelquefois, après le déjeuner, elle m’entraînait en courant, ainsi qu’une petite fille, vers le fond du jardin. Il y avait là une salle de verdure, et dans cette salle, un banc. Nous nous asseyions sur le banc sans rien nous dire. Ma cousine ramassait sur le sol une brindille morte et la mâchait avec rage. Sa couperose s’avivait de tons plus rouges ; sa peau écailleuse se bandait sur l’arc tendu de ses joues et, dans ses yeux congestionnés, et virant comme des barques sur des remous, d’étranges lueurs brillaient.

— Pourquoi ne me dis-tu rien ?… demandait-elle, après quelques minutes de silence gênant.

— Mais, ma cousine…

— Est-ce que je te fais peur ?…

— Mais non, ma cousine…

— Oh ! regarde !… comme tu es mal cravaté !… Quel petit désordre tu fais !

Et, m’attirant près d’elle, elle arrangeait le nœud de ma cravate avec des gestes vifs et heurtés… Je sentais les os de ses doigts se frotter à ma gorge ; son souffle fade, d’une chaleur aigre, offusquait mes narines. J’aurais bien voulu m’en aller, – non que je soupçonnasse un danger quelconque, mais toutes ces pratiques m’étaient intolérables.

–Voyons !… parle donc !… Es-tu bête !… Es-tu empoté !

Et, tout à coup, comme poussée par un ressort, elle se levait, piétinait la terre avec impatience et me lançait un vigoureux soufflet.

— Tiens ! attrape !… Tu es un sot !… tu es une petite bête… une vilaine petite bête…

Et elle partait vivement, étouffant dans sa course le bruit d’un sanglot…

Un après-midi, nous étions assis sur le banc, dans la salle de verdure, ma cousine et moi.

Il faisait très chaud ; de lourdes nuées d’orage s’amoncelaient dans l’Ouest.

— Pourquoi regardes-tu Mariette avec des yeux comme ça ?… me demanda brusquement ma cousine.

Mariette était une petite bonne que nous avions alors, et dont j’aimais, il est vrai, sans y mêler de coupables pensées, la peau fraîche et blanche, et la nuque blonde.

— Mais, je ne regarde pas Mariette, répondis-je, étonné de cette question.

— Je te dis que tu la regardes… Je ne veux pas que tu la regardes… C’est très mal… Je le dirai à ta mère…

— Je t’assure, ma cousine, insistai-je…

Je n’eus pas le temps d’achever ma phrase…

Enlacé, étouffé, broyé par mille bras, on eût dit, dévoré par mille bouches, je sentis l’approche de quelque chose d’horrible, d’inconnu ; puis l’enveloppement sur moi, l’enroulement sur tous mes membres d’une bête atroce. Je me débattis violemment… Je repoussai la bête qui semblait multiplier ses tentacules à chaque seconde ; je la repoussai des dents, des ongles, des coudes, de toute la force décuplée par l’horreur.

— Non… non… je ne veux pas… criai-je… Ma cousine, je ne veux pas… je ne veux pas…

— Mais tais-toi donc !… tais-toi, petit monstre ! râlait ma cousine dont les lèvres roulaient sur mes lèvres.

— Non ! cessez, ma cousine… cessez… ou j’appelle maman…

L’étreinte mollit, quitta ma poitrine, mes jambes… Les tentacules rentrèrent dans leur gaine… Mes lèvres délivrées purent aspirer une bouffée d’air frais… Et, entre les branches, je vis ma cousine fuyant, à travers les plates-bandes, vers la maison…

Je n’osai rentrer que le soir, à l’heure du dîner, inquiet, à l’idée de revoir ma cousine.

— Ta cousine est partie, me dit mon père, le front soucieux. Elle a eu une discussion avec Mariette. Je la connais. Cette fois, elle ne reviendra plus. C’est embêtant !

Le dîner fut silencieux et morose. Chacun regardait la place vide de six mille livres de rentes.

Nous n’avons jamais revu ma cousine.

Et voilà comment je connus ce que c’était que l’amour !

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