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Les amours fidèles de Catherine et de Misaël duraient depuis un an, et le mariage devait avoir lieu après le carême.
En ce temps-là le carême était rude : l’abstinence et le jeûne recommençaient chaque jour. Nos pères étaient de grands pécheurs ou de grands pénitents. Mais ils étaient forts, nos pères, récupérant leurs forces dans la vie des champs et respirant l’arôme vivifiant des bois. Nous, leurs fils dégénérés, faisons-nous bien le reproche de dévaster nos campagnes et de respirer trop l’air impur des villes. Retournons à la charrue, plantons des arbres autour de nos demeures et nos fils, plus robustes et plus vertueux que nous, feront, pendant de longs carêmes, pénitence pour nos péchés.
Donc, le troisième ban venait d’être publié. Le « marié » était arrivé chez sa future, avec son garçon d’honneur, son père et plusieurs de ses amis. Chacun se disputait le plaisir de les héberger. C’était la veille du mariage, et il fallait fêter la « mariée ». Les invités se rendirent, le violonneux en tête, chez le père Miquelon. Ils venaient dire un tendre adieu à la jeune fille qui s’apprêtait à soulever un coin du voile mystérieux, derrière lequel se dérobent les femmes graves et les matrones prudentes. Ils venaient lui faire des souhaits qui jetteraient un peu de trouble dans son âme inexpérimentée.
Les noces allaient être joyeuses ; elles commençaient si bien. Les violons vibraient sous le crin rude des archets ; les danses faisaient entendre au loin leurs mouvements rythmés ; les pieds retombaient en mesure comme les fléaux des batteurs de grain. Or, pendant que le rire s’épanouissait comme un rayonnement sur les figures animées, et que les refrains allègres se croisaient comme des fusées dans l’atmosphère chaude, le premier coup de minuit sonna. Le « marié » s’esquiva sournoisement. Il sortit.
Minuit, c’était l’heure marquée pour le départ. Les violons détendirent leurs cordes mélodieuses et ne chantèrent plus. Le garçon d’honneur s’avança alors dans la foule agitée par le plaisir et demanda :
— Le « marié » est-il ici ? Il faut qu’il me suive ; il est encore mon prisonnier. Demain, une jolie fille le délivrera.
Ce fut d’abord un éclat de rire. Puis, après un moment, l’un des convives dit qu’il l’avait vu sortir, au coup de minuit, par la porte de derrière. Il était nu-tête.
On attendit quelques instants, le garçon d’honneur entrouvrit la porte et jeta un coup d’œil au dehors. Il ne vit personne.
Il alla s’enquérir. Au bout d’un quart d’heure il revint, seul.
— C’est singulier, remarqua-t-il.
— L’avez-vous appelé ? lui demande-t-on.
— Oui, mais inutilement.
Catherine, la fiancée, devenait inquiète.
— Il va rentrer, disait-on ; il ne peut rien lui arriver de fâcheux.
— Qui sait, encore ?… Un étourdissement, une chute…
Tous les hommes sortirent à sa recherche. Ils allèrent dans la grange, sur le fenil, dans la « tasserie », à l’écurie et à l’étable, dans les stalles des chevaux et des bêtes à cornes, dans les crèches, partout.
Une heure sonna et Misaël n’était pas revenu. Des femmes se mirent à pleurer. Catherine paraissait toute pâle à la lumière des bougies, et une profonde angoisse lui serrait le cœur. Elle souffrait.
Aux coups de deux heures, la plupart des hommes étaient rentrés. Ils causaient à voix basse, comme auprès d’un mourant. Tout à coup la porte s’ouvrit et le « marié » parut. Il était livide. Cependant ses yeux étincelaient encore. Du sang coulait le long de son bras, et se montrait sur ses mains glacées. Firmin le suivait, blême, et l’air hébété d’un homme qui ne sait s’il dort ou s’il veille, s’il a fait un rêve affreux ou un acte atroce.
— D’où viens-tu, Misaël ? que t’est-il donc arrivé ? demanda le garçon d’honneur.
Il expliqua assez gauchement qu’il avait éprouvé un singulier malaise, et qu’il était sorti pensant bien que l’air froid le remettrait, qu’il était tombé sur la glace, s’était fait une blessure à l’épaule et que cette blessure lui avait fait perdre connaissance.
Firmin le regardait avec de grands yeux animés. Il aurait bien voulu parler, c’était visible, et il laissait voir qu’il en connaissait long, par ses signes de tête et ses haussements d’épaules. Il n’en fit rien cependant. La blessure fut pansée. On aurait dit un coup de couteau. Il y a des glaçons qui tranchent ou percent comme des poignards.
La gaieté revint. On but une dernière rasade, et, le lendemain matin, la cloche carillonna l’heureux mariage de Catherine avec Misaël.
— Et le loup-garou, qu’en faites-vous ?
— Attendez une minute.
Avant la messe, Misaël entra au confessionnal. Il y resta longtemps. Firmin recommença ses gestes et ses signes de la veille, mais avec des airs d’approbation. Il ne souffla mot, car il avait promis de ne point parler.
Or, voici ce qui était arrivé cette nuit-là. Chacun cherchait de son côté le disparu. Firmin pensa qu’il pouvait être allé à l’écurie voir à son jeune cheval. Pourtant, nu-tête, ça n’avait guère de bon sens. N’importe, il s’y rendit. Comme il allait mettre la main sur le crochet de fer qui tenait la porte fermée, il entendit marcher sur la neige, derrière lui. Il crut d’abord que c’était quelqu’un de la noce. Tout autre pouvait bien comme lui aller jeter un coup d’œil aux animaux. Il se retourna. Une bête de la taille d’un gros chien, mais plus élancée, venait par le sentier qui reliait la grange à la maison. Elle était noire et ses yeux étaient rouges et flamboyants. Firmin, brave d’ordinaire, eut peur, tellement peur qu’il resta là, sans ouvrir, immobile, incapable de faire un pas. L’animal s’avançait vers lui et le regardait. Il crut qu’il allait être dévoré. L’instinct de la conservation lui revint alors, il fit sauter le crochet de fer et se précipita dans l’écurie. La bête redoutable entra avec lui. Il fit le signe de croix, tira son couteau de poche et s’apprêta à défendre sa vie. Il pensait bien que c’était un loup véritable. L’animal se dressa, lui mit sans façon, sur les épaules, ses pattes velues, et allongea, comme pour le mordre ou le lécher, son museau pointu d’où s’exhalait un souffle brûlant. Firmin frappa. Le couteau atteignit l’épaule et fit couler le sang. Aussitôt le loup disparut, et un homme blessé à l’épaule surgit on ne sait d’où.
— Vous m’avez délivré, merci, fit cet homme.
— Comment, Misaël, c’est vous ?
— Oh ! n’en dites rien, s’il vous plaît !
— Vous « courez » le loup-garou ?… Mon Dieu ! qui aurait pensé cela ?… Il y a donc sept ans que vous n’avez pas fait vos pâques ?
— Sept ans ; mais ne parlez pas de cela, je vous en prie. Je vais aller à confesse demain matin, et je serai bon chrétien à l’avenir.
— Le jurez-vous ?
— Je le jure !
— Je serai à l’église, et si vous ne tenez point votre parole, je dirai tout. Le mariage sera manqué.
— C’est entendu.
†††
La voilà finie, cette histoire.
Geneviève Jambette avait le soin d’ajouter :
— Firmin, mon frère, n’a jamais soufflé mot de cette histoire ; elle n’a jamais été connue.
Ça finissait par un éclat de rire.
Vous allez me dire, peut-être, que vous ne croyez pas un mot de tout cela…
Eh bien ! moi non plus.
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