‹ Contes vraisChapitre 16 sur 30 · 14.1 1

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— Eh bien ! monsieur le curé, avez-vous réussi à leur faire entendre raison, à ces pauvres fous ? Ont-ils regagné leurs foyers ?

— Oui, monsieur Laforêt, oui. Ils se sont dispersés ; ils ont repris le chemin de la maison. Chacun est chez soi maintenant.

— Ils s’étaient promis, ce semble, de fermer l’oreille à vos conseils.

— C’est que je leur ai parlé avec force de la soumission que l’on doit à l’autorité, et de l’inutilité de leur résistance. La conviction est enfin entrée dans leur esprit méfiant. Un seul s’entête, un exalté fraîchement sorti du collège, avec une grande disette de connaissances et une grande provision de prétentions.

— Oui-dà ! qui ça donc ?

— Le petit Després, le garçon de Jacques. C’est André qu’il se nomme, je crois.

— Ils ont la révolte dans le sang, ces gens-là… Mais que va-t-il faire, seul ?

— Mourir !

Et monsieur le curé Paquin, satisfait d’avoir placé convenablement le mot sublime de Corneille, versa du vin à monsieur Laforêt, à monsieur Desève, son vicaire, à lui-même, et s’écria :

— À l’autorité !

Cela se passait vers la fin de 1837, à Saint-Eustache.

†††

Les pauvres exaltés, que le bon curé venait de faire rentrer dans l’ordre, étaient des patriotes. Ils s’étaient réunis d’abord dans le couvent du village comme dans une citadelle, qu’ils quittèrent peu après pour rentrer dans leurs foyers, tristes et la tête penchée comme sous le poids d’une action mauvaise.

Ils sauvaient ainsi leur vie pour ne pas perdre leur âme.

Mais André Després était resté, lui ; il était resté seul en sa citadelle improvisée. Il comptait sur l’arrivée de compatriotes résolus pour accueillir les bataillons de Colborne qui se seraient vantés d’avoir vu les portes du couvent s’ouvrir comme pour les recevoir, et les mains se tendre comme pour les supplier.

En effet, plusieurs de ceux qui, tantôt, avaient obéi à l’injonction du curé, revinrent avec leurs armes et le front haut. D’autres arrivèrent du Grand-Brûlé et de Saint-Benoît. La troupe se reforma ; le courage se réveilla dans ces cœurs naïfs mais valeureux ; l’espoir fit sourire ces victimes volontaires ; et quand le vieux Colborne entoura le village d’un cercle de fer, avec ses deux mille soldats et ses huit canons, une clameur fit tressaillir d’émoi les murs sacrés du cloître.

— Vive la patrie !

On avait aperçu Chénier au milieu de cette troupe en formation. Després bondit du milieu des siens, et l’aborda.

— Bien des patriotes ont les mains vides, s’exclama-t-il vivement !

Le vaillant Chénier répondit avec calme :

— Plusieurs d’entre nous seront tués, les autres prendront leurs armes.