XXVI.
La tragédie de _Judith_, celle de _Cléopâtre_, élevèrent son style poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des vers tels que ceux-ci dans sa _Cléopâtre_ ont le grandiose d'une scène de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans l'ennui de l'attente d'Antoine.
CLÉOPÂTRE.
Iras doute des dieux, mais non de sa puissance. Il reviendra par mer. Un messager romain A dû le rencontrer dès hier en chemin. Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade. Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade, Afin de recevoir les envoyés au port... Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord! Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée, Et reprendre sur lui la Sicile usurpée, Il a besoin d'Antoine... il presse son retour. Rome, qui me connaît, a peur de son amour... J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente! Et que cette chaleur sans air est accablante! Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur, Pas une larme d'eau dans l'implacable azur! Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne; Rien ne vient altérer sa splendeur monotone... Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert, Comme un grand oeil sanglant sur vous toujours ouvert. De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie; Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie, Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau... Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau. Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre, Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre... On vante ses palais, ses monuments si beaux; Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux. Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies, Des générations d'immobiles momies. On dirait un pays de meurtre et de remords: Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts. Partout dans la chaudière un corps qui se consume; Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume; Partout l'orgueil humain, follement excité, Luttant dans sa misère avec l'éternité... Des peuples disparus qu'importent ces vestiges? Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges. Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi; Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi; Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course, Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source. Son bonheur même a l'air d'une calamité; Car le sombre secret de sa fertilité N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre: Cette fécondité naît encor d'un désastre. Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager, Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager. Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange, Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange. Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux, Et, regardant monter cette onde sans rivages, De mettre mon espoir en d'éternels ravages.