XXXII.
À dater de ce jour, elle ferma son coeur aux illusions et sa porte au monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant par son travail.
De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un grand artiste.
On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de railler jusqu'au sang. Elle avait le coeur brusque, mais bon; cette brusquerie de son coeur donnait plus de franchise à ses amitiés; on était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle était incapable de flatter, même ses amis.
Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps, étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la _Niobé_, cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.