XXXIII.
Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le coeur. Elle était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.
Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.
Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées s'entr'ouvrit à un battant pour quelques amis. Je fus du nombre; j'y courus.
La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse, madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence humaine.
Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes, semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de siècle, il n'y a plus que l'éternité.