‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 23 sur 195 · XXV

XXV

Et comment n'aurais-je pas aimé l'Italie? Comment n'aurais-je pas eu foi, je ne dis pas dans les armes (une longue désuétude les a rouillées), mais dans la vie et dans la fécondité de son génie en tout genre? N'avais-je pas respiré par tous les pores ce génie italien, avant même d'avoir respiré celui de ma propre patrie? La patrie n'est pas seulement celle où l'on a sucé le lait de sa mère, c'est aussi celle où l'on a reçu de la nature, des monuments, des hommes, des choses, ses premières impressions et ses premières images. La première jeunesse des yeux de l'imagination et du coeur est la naturalisation pour le poëte comme pour l'homme. C'est à l'intensité des sensations que la vie de l'âme se mesure, ce n'est pas à la longueur des années. L'Italie pour moi n'est pas un pays, c'est un mirage! Ce n'est pas de l'air qu'on y respire, c'est de l'âme! une âme de feu, de langueur, d'enthousiasme, d'antiquité, de jeunesse, de mélancolie et d'héroïsme à la fois! On s'y fait dans la même minute poëte, amant, citoyen, contemplateur, cénobite. Les sensations n'y parlent pas en vous, elles y chantent; elles y parcourent en une heure la gamme entière de toute une vie! Il n'y a pas de prose dans cet air, tout y est musique, mélodie, extase ou poëme. C'est sans doute pour cela que Rossini ou Mozart transportent au delà des Alpes, dans tout l'univers, une langue de mélodies qu'aucune autre partie du monde n'a ni inventée ni entendue. Ces hommes sont la vibration vivante et notée de tous les sens de cette terre de sensations, sensations qu'aucune autre langue ne peut rendre en paroles, tant ces lyrismes intérieurs dépassent les langues parlées! _Ce qu'on ne peut pas dire, on le chante_; la musique, peut-on dire aussi, est la poésie des sensations. Rossini est le Pétrarque de cette musique; il a aspiré l'air de sa patrie, et il l'a soufflé sur tout l'univers. La brise mélodieuse qui court sur l'Italie fait corps avec l'Italie elle-même. C'est le son de voix d'une personne aimée, inséparable de l'enchantement produit sur nous par la personne elle-même. Dès qu'on met le pied sur le sol italien, on entend cette voix dans tous les murmures, dans tous les arbres, dans toutes les vagues, dans tous les vents, comme dans tous les vers. L'Italie n'est pas seulement une terre; c'est un instrument de musique, c'est l'orgue du monde. Il suffit qu'un sentiment souffle dans les âmes pour que tout y résonne! Faut-il s'étonner que cette langue ait pour paroles des lueurs, des images et des mélodies?

On se scandalisera peut-être de ce qu'à cette période grave de ma vie, je retrouve en moi de tels regrets et de tels amours pour l'Italie de mes premières années; mais, si mon âme est universelle, si mon berceau est français, mes sens sont italiens. L'imagination et l'amour ont aussi leur patriotisme; c'est le patriotisme de l'imagination et de la poésie qui m'attachait à cette patrie d'adoption où je fus jeté avant l'âge où l'on pense à s'attacher à sa patrie natale. Comment pouvait-il en être autrement? Je voyais le monde et l'Italie du même premier regard; je savourais l'air respirable et l'air d'Italie de la même première aspiration. Je devais devenir Italien de sensation avant d'avoir été Français de coeur.