V
La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit et, faut-il tout dire? la littérature des sens.
Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.
Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de notre nature.
La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes, fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait Mirabeau, son _métier gaiement_.
L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont _Horace_, le poëte sobre de la treille, disait:
_Nardi parvus onyx eliciet cadum._