‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 39 sur 137 · XVI

XVI

J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop pleines, de têtes et de fleurs.

La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène, un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice, remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.