XVII
Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la _vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours, jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des pompes religieuses de Sion.
Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.
Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu. Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.
Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.